La technique du bélier

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Coleman dans : « Cultiver l’intelligence relationnelle » ([1]) dit que la seule activité de nos cerveaux, quand nous sommes au repos, est « de ressasser les évènements de notre vie sociale ».

C’est pourquoi il semble que nous ayons des avis sur tout ou presque, et des avis auxquels nous tenons, car nous croyons qu’ils font partie de ce que nous nous entêtons à appeler notre Moi. Il suffit d’écouter et d’observer des amis parlant politique à la fin d’un repas – la fin des repas est un moment propice pour l’observation car les esprits sont suffisamment échauffés par la nourriture et l’alcool pour caricaturer les relations antagonistes et envenimer les polémiques -, il suffit donc d’une observation attentive pour constater qu’il n’arrive (presque) jamais que deux personnes en désaccord sur un point finisse par s’entendre après quelques minutes, voire quelques heures, de dispute.

On se trouve devant au moins quatre faits indiscutables :
1. Nous avons tous des avis, des opinions et des croyances sur pratiquement tous les sujets de notre vie quotidienne, sur tous les sujets de société et même sur des sujets dont nous ne connaissons rien ! En effet, nous n’entendons presque jamais quelqu’un dire à propos d’un quelconque sujet : je n’ai pas d’avis là-dessus. Nous nous comportons tous les jours comme s’il était honteux de ne pas avoir d’avis sur les sujets de société dont on parle tous les jours. L’ignorance n’est acceptée que sur des sujets techniques ;
2. Le cerveau est programmé pour préférer sa propre opinion à celle d’autrui, donc pour croire que nous avons raison et que les autres ont donc logiquement tort ;
3. Nous pensons que l’autre devrait avoir la même vision que nous, la même analyse des évènements, et nous sommes toujours étonnés de constater qu’il n’en est rien ;
4. Nous pensons, – en tout cas nous nous comportons comme si nous pensions -, qu’il suffit d’affirmer son opinion, et de l’affirmer haut et fort, avec sans cesse plus de force pour que l’autre s’en remette à nous et finisse par nous donner raison ; nous pensons qu’il suffit d’insister pour que cela marche mais on est souvent bien déçu.

Une fois admis ces quatre traits présents dans toute relation, la controverse, la dispute, la polémique, voire le conflit, la fâcherie et la guerre, deviennent des issues quasi inévitables. Et cela partout, tout le temps, avec tout le monde : en famille entre conjoints ou entre parents et enfants, avec les amis, au travail avec les patrons, les collègues ou les collaborateurs, dans la rue avec les piétons, les vélos, les automobilistes…

Pour nous, il est clair que le désaccord est plus la norme sociale que l’accord, car les opinions, croyances sont multiples sur n’importe quel sujet et il est quasi impossible, statistiquement, que deux personnes puissent avoir le même avis sur tous les sujets.

C’est pourquoi, notre méthode dit que la Guerre est la situation normale (dans le sens de correspondant à la norme) alors que la Paix n’est qu’un répit entre deux guerres, et non pas l’inverse comme voudrait nous le faire croire les moralistes et les utopistes.

Que se passe-t-il au cours d’une séquence de type polémique ? Chacun affirme, habituellement à tour de rôle, son opinion et un aller-retour de parole (ce qu’on appelle un dialogue) n’est qu’une répétition sans fin de ces affirmations opposées.

Les belligérants ne font qu’appliquer là ce qui est une de grandes règles de la systémique des relations selon laquelle les partenaires d’un dialogue s’échangent des coups de même nature.
Je m’oppose à toi et tu t’opposes à moi, voilà le départ d’une polémique. Tu dis une chose et je dis le contraire. La boucle est entamée et elle va ainsi tourner sans fin, chacun affirmant toujours et encore plus vigoureusement son opinion ou sa croyance.

Ceci pour le contenu. Mais nous savons depuis l’Ecole de Palo Alto qu’il n’est pas de contenu sans relation et que le sens du contenu est modifié par la relation entre les individus, par l’environnement et par les stéréotypes en vigueur dans la société dans laquelle on vit.

Ainsi, au fur et à mesure que les propos sont échangés, un autre phénomène se produit qui ne doit rien aux propos eux- mêmes mais à la façon dont chacun considère l’autre. On le sait : les esprits s’échauffent au fur et à mesure des échanges, et chacun glisse insensiblement de la Paix vers la Guerre : les amis deviennent ennemis.

Rapidement les protagonistes (pour la commodité nous pensons qu’ils ne sont que deux, mais rien n’empêche qu’ils soient plus nombreux, et dans ce cas la Guerre arrivera plus vite), se mette à jouer la tactique du bélier, enfonçant les tranchées de l’ennemi pour le faire céder.

La relation se termine alors par la pire des situations dans laquelle chacun se voit comme dominant l’autre (j’ai raison, donc je suis le plus fort, le meilleur, le plus intelligent…etc.) et en guerre contre lui.
Les relations Dominant + Guerre sont des relations sans fin, desquelles il est très difficile de sortir.
C’est pourquoi, il faut souvent l’aide d’une tierce personne rappelant aux deux protagonistes en train de s’étriper qu’ils n’en sont pas moins amis dans la vie.

En poussant à l’extrême la dispute, on arrive à une guerre à outrance où les griefs sont deux sortes : sur le plan du contenu, l’autre a tort de s’entêter : il est donc bête ou idiot, et sur le plan de la relation, c’est un salaud de me traiter ainsi.
Mais le plus important à remarquer est que la technique du bélier, très efficace pour se faire des ennemis, ne permet en rien de faire changer les autres d’avis. Au contraire après une dispute classique chacun campe plus que jamais sur ses premières opinions.

Sur le plan concret de l’objectif premier : faire changer d’avis le partenaire, la tactique du bélier conduit généralement à l’échec.

[1] Daniel Goleman, Cultiver l’intelligence relationnelle, Laffont, 2009 pour la traduction française, 22 € et 432 pages.

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