Crise de l’Europe : réinventer le protectionnisme ?(2/2)

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Renaud Chenu et Nelly Morisot – Tribune | Samedi 18 Juin 2011 à 16:01 | Lu 3702 fois

http://www.marianne2.fr/Crise-de-l-Europe-reinventer-le-protectionnisme-2-2_a207354.html

Un sondage rendu public par des économistes réunis sous la bannière du « Manifeste pour un débat sur le libre échange » révèle que les Français sont protectionnistes. Après avoir constaté que la faillite de l’Europe est évidente, Renaud Chenu et Nelly Morisot appellent la classe politique à l’accepter et à inventer de « nouvelles frontières ».

Il est grand temps d’aider nos chères élites, droguées à l’Europe à Papa et incapables de dépasser l’antique compromis libéral passé entre la sociale-démocratie et la démocratie chrétienne. La gauche, en particulier, incapable de sortir de l’incantation des bons sentiments, reste fascinée par ce label européen, qui semble transformer en or tout ce sur quoi il est apposé. L’alchimie fonctionne peut-être dans les esprits, mais l’Europe ne pourra pas s’étonner si elle se réveille un beau jour avec un boulet au pied. De plomb, bien entendu.

Il est grand temps de faire comprendre à cette gauche, dont les ambitions authentiquement humanistes ne font pas de doute, que la non-politique commerciale de l’Europe est en train de plonger ou de maintenir dans la misère des millions d’Européens qui voient leurs usines et leurs bureaux partir à l’autre bout du monde, mais aussi des milliards de travailleurs des pays émergents et en développement. Pourquoi la Chine, qui bénéficie d’un marché intérieur potentiel incomparable, ne met-elle pas ses revenus au service de la hausse des salaires de sa propre population, tel Henry Ford en 1914, qui augmenta le salaire journalier de l’entreprise familiale pour que ses salariés deviennent également ses clients ? Si la Chine délaisse pour le moment ce scénario qui lui permettrait pourtant de rapidement progresser vers le premier rang économique mondial, c’est notamment parce qu’un espace grand ouvert aux flux commerciaux achète les yeux fermés ses produits à bas prix. La faiblesse des conditions sociales et salariales en Chine n’est aujourd’hui plus une contingence de sa situation économique, mais une stratégie de conquête commerciale, un avantage concurrentiel jalousement gardé telle la Cité Interdite. Vous avez dit conditions de production ? Fi ! Commandez aux médias quelques reportages sur la jeunesse dorée de Pékin et Shangaï, cela suffit, le peuple verra bien que la Chine se développe.

Même la gauche la plus angélique sait bien que la préservation de notre modèle social à un coût. Que les succès commerciaux allemands depuis dix ans ne sont dûs qu’à la baisse salariale, à la remise en cause des acquis sociaux et au choix de la concurrence européenne plutôt que de la solidarité. Alors, c’est oui ou c’est non. On le défend notre modèle social, ou on le laisse partir en miettes ? Chacun a le droit d’avoir une opinion, mais personne ne peut prétendre promettre la hausse des salaires d’un côté en refusant de protéger l’économie de l’autre.

Rien n’est perdu, à condition que l’Europe cesse de se prendre pour un Pangloss convaincu de vivre dans le meilleur des mondes possibles. Concurrence ? Connaît pas. Guerre économique ? Kézako ? Offensive néo-libérale ? Vous rigolez ! Pourquoi ne pas commencer par déconstruire ce cache-misère de l’Europe qu’est « l’amitié-franco allemande » et réinventer (soyons super ambitieux) le Pacte Carolingien pour nous sortir de la mélasse actuelle ?

France, Allemagne, les deux économies les plus puissantes et les plus intégrées du continent. Chaque pays doit beaucoup à l’autre, ne serait-ce que parce qu’ils se sont constitués en grande partie l’un contre l’autre, tout contre, justifiant leurs éruptives humeurs autour d’un conflit frontalier qu’un gros fleuve paresseux finit par trancher. A eux deux, 150 millions d’habitants, ce qui commence à ne pas être tout à fait ridicule dans la mondialisation.

Que désirent nos compatriotes majoritairement « protectionnistes » ? Qu’on réhabilite ce qui fut défait avec trop de désinvolture : la frontière, louée récemment par Régis Debray qui en publia un ravissant éloge (1).

Nous ne parlons pas de rétablir les douaniers en Europe, obtus sous leurs képis et inspectant sournoisement le visa du voyageur, mais à quoi bon continuer de nier l’épiderme qui nous enveloppe, vouloir à tout prix jeter aux oubliettes les limites protectrices qui ne sont là que pour éviter les conflits lorsqu’elles sont partagées ? L’Europe a fait tomber brutalement des digues en son sein sans s’assurer de la capacité de leurs hinterlands à survivre à la vague. Elle s’est ouverte à tous les vents de la mondialisation et ses périphéries sont devenues des pays ateliers où turbinent la pauvreté voire l’esclavage, à la gloire de l’optimum capitaliste du « bas coût », précipitant des millions de travailleurs européens dans l’oisiveté forcée. Elle s’est laisser inonder par des milliards de bidules estampillés made in ailleurs. En son sein, la mesquinerie s’est déployée en valeur cardinale, à coup de dumpings en tous genres les minus cherchent le bon angle pour tacler les maous. Le dogme économique a consacré une monnaie survitaminée, vascularisant la vigueur de la domination continentale d’une Allemagne qui fait sans le dire du protectionnisme en comprimant ses salaires et en protégeant son industrie (largement spécialisée dans des secteurs de pointes) avec la DIN (2). La France, écartelée entre son incapacité à produire du crédit pour ses consommateurs et l’impossibilité d’accompagner l’Allemagne et l’Asie dans la régression salariale, a connu une lente détérioration de son appareil productif. La concurrence franco-allemande sur le continent est absurde, tellement ces économies sont complémentaires.

Nouriel Roubini voit s’accumuler les signes d’une « tempête du siècle » (perfect storm) pour 2013. Il est dans son rôle. Préférons le volontarisme et l’optimisme. La situation actuelle invite les économistes et responsables politiques à déconstruire un monde qui a failli en prenant les choses dans l’ordre, tranquillement. Mettre fin à l’idéologie libre-échangiste en engageant franchement le débat avec nos charmants voisins d’outre Rhin irrémédiablement liés à nous et inversement pour inventer ensemble de « nouvelle frontières » qui permettent à nos pays de reprendre la barre plutôt que d’essuyer les tempêtes et de colmater les brèches séparément. A n’en pas douter, c’est une chance davantage qu’une menace, et ça tombe bien, le protectionnisme a la cote !

(1)Éloge des frontières, Régis Debray, Flammarion, 2011
(2)DIN : Deutsches Institut für Normung

Lire la première partie de l’article de Renaud Chenu et Nelly Morisot.

Renaud Chenu, journaliste, et Nelly Morisot, enseignante et membre des instances nationales du PS, préparent en ce moment un essai sur la nécessité pour l’Europe de réinventer ses frontières intitulé : « Lettre à Diane Kruger ».

Retrouvez Renaud Chenu sur son site.
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