CRITIQUE DE L’ENSEIGNEMENT TRADITIONNEL

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http://www.sxminfo.com/22/06/2011/critique-de-l%E2%80%99enseignement-traditionnel/

Une formation trop élitiste

« Les enfants ne sont pas de futures personnes ; ce sont déjà des personnes… Les enfants sont des êtres dont l’âme contient les germes de toutes les pensées et de toutes les émotions qui nous animent. La croissance de ces germes doit être guidée en douceur »
Janusz Korczak

L’école française et ses « classes caserne » n’en finit pas de recuire ses échecs. Elle est en panne. Elle, qui fut jadis la fierté de la République, est aujourd’hui, au rebut : absente – ou presque – du débat politique, attaquée de toutes parts, rejetée par ceux qui en auraient le plus besoin. Avec ses médiocres résultats aux classements internationaux, et ses quelque 100 à 150 000 laissés pour compte sans diplômes chaque année, elle ne convainc plus de son excellence pour faire de nous tous des Einstein et des Mozart. Il est même évident à présent qu’elle ne sert bien que les «sélections» sociales, et qu’elle ne comprend pas grand chose aux élèves du plus grand nombre.

Les rapports alarmistes ne cessent en effet de s’empiler pour démontrer l’inégalité du système scolaire français. Ici, une note du ministère de l’Education nationale qui indique qu’un fils d’enseignant a quatorze fois plus de chances relatives d’obtenir le bac que son camarade dont le père est ouvrier non qualifié. Un autre qui déplore que 44% des élèves en fin de collège ne sont pas au niveau attendu en mathématiques ; que sur les 800 000 jeunes que compte une génération, l’école française laisse sortir à la fin de la scolarité obligatoire, chaque année, 354 400 incapables de manier la règle de trois… Là un classement établi par l’OCDE, qui situe la France au 22e rang (sur 25) en terme de qualité de vie à l’école;  que 66 % des jeunes interrogés dans les quartiers populaires affirment ne pas aimer ou « un peu seulement » aller à l’école ; que  53 % disent s’ennuyer ; que 36 % déclarent qu’ils ont « parfois – voire souvent – mal au ventre avant d’aller à l’école ou au collège »…

Pour un pays qui porte sur tous ses frontons « liberté, égalité, fraternité », c’est triste, voire honteux.  C’est un lamentable écho du constat du pédagogue Paul Robin qui affirmait déjà en 1902 : « La science officielle de l’éducation ne trouve rien de mieux à faire des jeunes adolescents que de les enfermer : les privilégiés au collège, les vulgaires à l’atelier, les parias  en prison ».

Devant l’évidence chaque jour étalée, les politiques continuent pourtant de taire le désastre, la plupart des enseignants persistent à enseigner pour les élites scolaires, les uns et les autres faisant toujours semblant de croire en la célèbre méritocratie républicaine, vouée désormais au ghetto consanguin qui donne une rente pour la vie. On s’obstine dans l’idée multiséculaire que ce qui est au centre, c’est le savoir scolaire, les contenus des disciplines cloisonnées, figées, choisies arbitrairement pour certaines, depuis une éternité, et leur transmission par les professeurs ; que l’élève n’est pas un acteur de ses apprentissages, de la construction de ses savoirs et de ses compétences, un citoyen en formation, mais bien plutôt un sujet, un récepteur, que l’on rêve docile et attentif. Que cette transmission se fait par un modèle unique, éternel, universel, incontestable : présentation et explication du maître, exercices d’application, devoirs du soir, contrôle, notation, classement… Modèle qui dénie la pédagogie, justifie la disparition de la formation des enseignants, semble même jusqu’à ignorer la grande majorité des élèves qui quittent l’école avec moins de diplômes, et qui, comme une sorte de double peine, occuperont les places les plus basses durant toute leur existence.

De là l’origine de ces parents anxieux et angoissés qui, en raison de l’importance attribuée au diplôme, n’ont plus qu’une vision utilitariste de l’école. De là le renoncement de ces enseignants français qui, contrairement aux enseignants allemands et anglais, rechignent à se dire éducateurs pour un sur deux, et se voient plutôt en magister de profession libérale. De là la modélisation avec enthousiasme de la compétition « jésuite » des évaluations qui, sous couvert d’émulation, participe intimement au culte actuel de l’individu au détriment du groupe et du collectif. De là, enfin, ce goût immodéré de l’abstraction sélective qui nie les talents en arts ou techniques pour se concentrer sur les seules et sacro-saintes mathématiques…

Tous les acteurs du système éducatif, qui vivent au quotidien auprès des familles et de leurs enfants les réalités parfois difficiles liées aux profondes mutations de nos sociétés, se rejoignent et reconnaissent que cette vision de l’école a vécu.

Peut-on alors sortir de ce système obsolète inscrit dans la domination historique de groupes sociaux aujourd’hui minoritaires et sclérosés, et qui en porte les stigmates (indiscipline, absentéisme…) ? Peut-on se soustraire à la règle « une heure, un cours, un groupe, une discipline, une salle » ?

Assurément oui. Il y a des alternatives à l’école «assise», pour reprendre la belle expression d’Adolphe Ferrière (1879-1960). Des écoles différentes existent déjà ailleurs. En Italie, par exemple, dont la chaleur des collèges – les professeurs, très présents, déjeunent avec les élèves, parlent de leur vie avec eux, ne distribuent pas d’heures de colle… – fait que les inégalités sont moindres entre les élèves, même si le niveau scolaire moyen est inférieur au nôtre. Dans les écoles anglo-saxonnes, où l’on prend le jeune tel qu’il est, où l’école est une petite communauté. Au Danemark où l’acquisition des connaissances n’est qu’un point parmi douze, à égalité avec l’acquisition des formes d’expression,  le «déployer son imagination», la préparation «à la vie dans une société démocratique »…

Au fil du temps, Paul Robin (1837-1912), Célestin Freinet (1896-1966), Maria Montessori (1870-1952), Janusz Korczak (1878-1942), Fernand Oury (1920-1998) et sa pédagogie institutionnelle, pour ne citer qu’eux, ont montré qu’aucune fatalité n’était légitime en matière éducative.

A travers leurs expériences, l’histoire de la pédagogie ainsi mise en œuvre a permis de dégager des principes incontournables pour qui ne se résout ni à l’abandon ni au dressage d’enfants.

On sait ainsi qu’il faut travailler à la fois savoirs, savoir-faire, savoir-être. Que l’on doit trouver des équilibres entre entraînement et projets, attention et expression, contention et phases de mouvements, travail collectif et activités individualisées, ce qui s’impose et ce qui se choisit. Qu’il est nécessaire de diversifier les supports : de la feuille à l’écran, du stylo au clavier, du tableau au terrain, de la vidéo à la manipulation expérimentale. Qu’il est indispensable de développer l’apprentissage coopératif, basé sur l’échange, l’entraide, la mise en commun, le tutorat. Qu’il faut actionner les leviers de variables que sont l’emploi du temps, l’espace, le matériel, les partenariats. Qu’il est impérieux d’articuler droits, devoirs et interdits pour organiser la vie démocratique et les responsabilités…

Sur cette gamme pédagogique, renouvelée, enrichie, sans cesse en mouvement, l’élève sera alors pris dans sa globalité avec une vision «cinéma» qui le place dans son évolution plutôt que dans une perception «photo» qui l’enferme à coup d’évaluations inadaptées et démobilisatrices. L’enseignant se vivra enfin comme un véritable éducateur, un «apprentisseur», un artisan créatif, bienveillant, aussi souple et ouvert que sa classe, qui croit en la possibilité de chacun tout en sachant qu’il ne pourra imposer d’apprentissages à personne.

Inconsciemment ou pas, on sait déjà tout cela et la démonstration en a été faite depuis longtemps. L’école n’est pas là pour dresser des corps. L’école n’est pas faite pour qu’en en sortant on répète mécaniquement des choses sues. Revenons à l’étymologie : école, en grec, scholè, loisir : « Pourquoi, Socrate, apprendre à jouer de la lyre, puisque tu vas mourir ? — Pour jouer de la lyre avant de mourir». Tout simplement.

Jusqu’à quand devrons-nous supporter les modèles de « réussite » scolaire et sociale imposés par d’anciens « bons élèves » qui ne voient pas du tout pourquoi il faudrait réellement réformer un système qui a permis leurs propres « réussites »? Jusqu’à quand les enseignants continueront-ils à se faire complices d’un système qui élimine les plus démunis ? Jusqu’à quand les enfants et les jeunes supporteront-ils que leurs droits soient bafoués par l’exercice de puissances bureaucratiques aveugles aux exigences de liberté ?

Jean Héritier, Historien, Proviseur du Petit Collège.

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