Martine AUBRY vient d’annoncer sa candidature

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Martine AUBRY vient d’annoncer  sa candidature aux partielles du Parti Socialiste… ou plutôt à la présidence de la République en un discours très court de 12 minutes. (Voir le discours sur son site http://martineaubry.fr/ )

Il est une façon classique d’apprécier ce que nous disent les hommes et femmes politiques, ainsi que n’importe qui d’ailleurs : juger ce qu’ils disent, interpréter,  et réagir en fonction de nos propres opinions. C’est ce que  nous faisons tous.
Mais on peu aussi pratiquer autrement en analysant ce qui est dit et comment cela est dit. L’analyse est plus objective qu’une simple lecture, sans l’être tout à fait.
Le principal critère auquel il faut prendre garde est le degré d’abstraction d’un discours : plus il est abstrait, moins il signifie, et plus il prend des sens différents selon qui l’écoute, donc plus il risque d’être manipulateur.

Notre critère numéro 1 est simple : chaque fois que l’on utilise un mot, ou une expression qui ne correspond pas à une chose précise, et concrète, il faut se méfier. La manipulation n’est pas loin.
Qu’en est-il du petit discours de Martine AUBRY ?

Sur le plan statistique il comprend 1158 mots regroupés en 443 termes différents. Chaque terme est donc prononcé en moyenne de 2,6 fois.
Sur ces 443 termes 319 ne sont dits qu’une seule fois.
C’est un discours clair : en termes techniques on dit qu’il est redondant.
Ces premiers comptages quantitatifs peuvent faire penser à un langage clair et compréhensible par tout un chacun. Mais que dit-elle ?

Tentons une analyse relationnelle rapide. D’abord sur le plan purement relationnel le discours ne peut prêter à confusion : il s’agit bien d’une personne qui s’adresse à un auditoire plus ou moins conquis. Voici les termes les plus souvent prononcés :

je + veux (8) + moi (5) + dis (4) + suis(2) = 38
nous (14) + notre (7) + nos (11) + avons (3)  =  35
France    14
vous  (11) +  votre (3) = 14

Le centre du discours c’est Moi et Nous qui sont dits au total 73 fois ; viennent ensuite à égalité : Vous (14 fois) et la France (14 fois). La quasi-totalité du discours tournent autour de ces 4 termes.
Le discours possède une bonne qualité relationnelle bien qu’il soit assez fortement égocentrique.
Les partenaires de la relation au moment du discours sont bien nommés,

Mais qu’en est-il sur le plan du contenu. En bref de quoi parle-t-elle ?
Je vous invite à un petit voyage dans le monde de l’abstrait.

Après un départ clair et concret : « Dans moins d’un an a lieu l’élection présidentielle », très vite cela se gâte : « La France a rendez-vous avec la démocratie, c’est-à-dire avec elle-même ».
La France ça n’existe pas en soi, en tout cas pas sans les français. Mais même si l’oratrice avait dit : les français à la place de la France, le langage en serait resté encore trop abstrait. Quand on dit : les français on suppose qu’il est possible de d’attribuer à TOUS les français, des opinions, pensées, caractéristiques intellectuelles ou de personnalité, valides pour tous ; ce qui n’est pas possible.
De quels français parle-t-on ?
Quant à la démocratie c’est aussi abstrait. De quelle démocratie s’agit-il ? N’y-a-t-il qu’une façon d’envisager une démocratie ? En admettant même que nous soyons tous d’accord sur le bien-fondé du mot ‘démocratie’, serions-nous pour autant d’accord sur les formes multiples que peut prendre une authentique démocratie ? Le mot n’est pas la chose.

Quand on dit : la France pour parler des français, il s’agit d’une figure de rhétorique bien connue ; on personnalise une abstraction ce qui permet ensuite de lui attribuer tous les attributs et les traits de caractère des individus.
Et quand on dit démocratie, on pratique une généralisation abusive. Ce sont ces méthodes qui sont  le régal des hommes et des femmes politiques.
Le langage abstrait fait semblant de croire que les concepts ainsi évoqués sont des objets, des choses, des réalités comme le sont la table sur laquelle je mange ou le lit dans lequel je me couche.
C’est comme si le mot ‘chien’ pouvait mordre.

A partir de là, il n’y a plus de limites à l’élucubration. Puisque la France et la démocratie existent rien n’empêche de les faire se rencontrer.
Le discours commence ainsi : « La France a rendez-vous avec la démocratie, c’est-à-dire avec elle-même. ». Poétique, n’est-il pas ?

Ce genre de discours est  purement allégorique, et très éloigné des actions concrètes que l’on attend d’un professionnel de la politique.

C’st ainsi que dans les discours politiques (mais pas seulement), souvent, très souvent,  le mot chien mord.
La suite du texte montre qu’il aime ça. Il va mordre à toutes les phrases.

Citons juste quelques passages dans lesquels le mot chien est  particulièrement hargneux. Je mets en italique les termes ou expressions les plus abstraites qui n’ont aucun sens concret.
Quand on ne peut construire une passerelle précise entre un mot et l’acte ou la chose qu’il désigne, c’est que nous avons affaire à une abstraction. Et peut-on voter pour une abstraction ? Voter à partir de ce qu’on a compris d’un langage abstrait c’est donner carte blanche à la personne qui a reçu notre suffrage.

Je veux rendre à la France sa force, sa sérénité, son unité.

J’ai la conviction que face aux multiples défis de notre monde, une vision claire, une action cohérente et un langage de vérité permettront de récréer de la confiance, de redresser notre pays et de le rassembler dans la justice. La peur, le repli sur soi et le défaitisme : ce n’est pas la France!

Je vous le dis en m’appuyant sur ce que j’ai de plus cher, les valeurs transmises par ma famille : la morale, le sens de la justice et le goût des autres. Je puise ma force dans mes convictions de toujours, celles de la République et celles de la gauche. Pour moi, la liberté rime avec l’égalité, pour donner à chacune et chacun les moyens de construire sa vie. Pour moi, seule la fraternité permet une société apaisée où chacun donne le meilleur de lui-même aux autres.

Je m’adresse à vous aujourd’hui pour vous dire que je veux relever le défi d’une France innovante, compétitive et écologique.

Je veux aussi restaurer la justice associée à la promesse républicaine.

Redonner à la France son poids et sa voix, rassembler dans la justice, tout cela sera possible grâce à un vrai souffle démocratique

Nous rêvons d’un véritable changement au profit de tous, un changement où les mots se transforment en actes.

Je veux plus que tout rassembler, rassembler aujourd’hui les femmes et les hommes de gauche, les écologistes et les humanistes, pour que demain en 2012 nous puissions rassembler les Français et la nation toute entière.

Cette dernière citation, bien qu’elle contienne des termes assez précis, reste entièrement abstraite car elle oublie de dire comment faire pour rassembler l’ensemble des Français ?
Bien sûr, on peut juger et se prononcer sur ce dit l’oratrice ou ce sur ce qu’on croit qu’elle a dit, mais mon propos n’est pas celui-là : je ne dénonce pas le texte mais son fort degré d’abstraction qui en fait un texte qui finalement ne dit RIEN.

Cet exemple illustrant ce que j’ai l’intention de montrer dans mon futur livre : « Le mot chien ne mord pas » n’est pas une critique d’une personnalité politique particulière. Le langage abstrait qu’on peut appeler langue de coton, langue de bois, ou simplement allégorie, très pratique pour mystifier et manipuler les peuples, est l’apanage de tous les hommes et femmes politiques.

Mais, à des degrés divers toutefois.
Tous les experts en sémantique et dans l’art d’analyser le langage politique sont unanimes : le langage des gens de gauche (encore un mot abstrait) est plus abstrait que celui des gens de droite.
Ce n’est pas mon propos de dire pourquoi, mais on peut avancer une explication simple qui elle aussi fait référence aux niveaux d’abstraction : ceux qui gouvernent agissent et ceux qui s’opposent réfléchissent.
D’ailleurs,  une fois la gauche était au pouvoir, elle a vite fait d’utiliser un langage plus concret.
Car celui qui navigue n’est pas celui qui écrit des livres sur la navigation.
Nous avions déjà calculé, dans les analyses sémantiques faites pendant la campagne présidentielle de 2007 que le langage de Ségolène Royal était sensiblement plus abstrait que celui de Nicolas Sarkozy.
De même que nous savons depuis toujours que le langage du Front National est le plus concret de tous les langages politiques.

En conclusion provisoire à ces quelques réflexions, nous poserons deux questions simples :
1. Peut-on voter pour des abstractions qui, à force de trop dire, ont fini par ne plus rien signifier ?
2. Pour combien de français des expressions telles que « justice sociale » ont un sens précis ? Et ont-elles le même sens pour tous ?

Et si nous apprenions à parler le langage le plus concret possible… même si l’on est un politicien ?
Sauf  à vouloir manipuler les autres, bien sûr.

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