Contre la dictature de la médiatisation

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Les médias, et parmi eux la télévision, ont pris un poids considérable, démesuré dans la société moderne. Parmi les conséquences désastreuses qu’ils engendrent, on trouve la dictature de la médiatisation, qui ressemble comme deux gouttes d’eau au culte de la personnalité des sociétés totalitaires communistes et nazies. Comment des sociétés qui ont lutté de toutes leurs forces contre le totalitarisme en sont-elles arrivées à reproduire certains aspects de ces systèmes déshumanisant et où règne la banalité du mal ?

Il y a encore une soixantaine d’années, les personnes importantes étaient le Pape, les membres du gouvernement, des Assemblées, les dirigeants des partis, les leaders syndicalistes, quelques journalistes, quelques scientifiques, une poignée d’artistes et de sportifs. Une centaine de personnes, tout au plus, étaient connues de la majorité de la population, qui ne savait pas forcément à quoi ces personnalités ressemblaient. La télévision était encore balbutiante, la radio était puissante mais ne permettait pas de connaître l’apparence, il n’y avait guère que la presse écrite qui le permettait, mais peu de titres comportaient des photos de personnalités. Par ailleurs les journalistes, qui n’étaient pas des stars pour la plupart, posaient des questions aux personnalités en fonction de leur domaine d’expertise, un sportif commentait les résultats sportifs, un politique parlait de politique, et un artiste développait sa vision sur son art.

Une inversion de l’échelle des valeurs
Soixante ans plus tard, on voit bien que la médiatisation à outrance a tout changé. Elle a rendu connu des gens auparavant inconnus, et qui pour la plupart auraient dû le rester. Elle leur a donné une légitimité de fait, car pour un cerveau humain actuel, avec la connaissance vient la reconnaissance. On constate tous les jours que la valeur est généralement inversement proportionnelle à la médiatisation. Les personnes médiatisées, donc connues, usurpent généralement leur reconnaissance, qu’elles ne méritent pas pour la plupart. Savoir parler dans un micro devant une caméra n’a jamais fait de quiconque un être supérieur ni plus apte que d’autres à en parler. Pourtant, l’un des effets pervers de la médiatisation consiste à donner plus facilement la parole à une personne qui parle bien qu’à une personne qui parle vrai. C’est l’ère des sophistes, au détriment des philosophes. L’ère des rhéteurs, des beaux parleurs, des séducteurs. Ceux qui parlent mieux sont favorisés sur ceux qui parlent profondément. Bernard Tapie, Jean-Marie Le Pen, Nicolas Sarkozy, et autres Bernard-Henri Lévy, occupent le devant de la scène, pendant que ceux dont le pays aurait besoin sont maintenus dans l’obscurité médiatique.
Comme au temps de Mussolini, Staline ou de Hitler, que les beaux parleurs actuels ne cessent de vouer aux gémonies, le peuple est invité à suivre les nouveaux Duce, les nouveaux Führers, les nouveaux petits pères du peuple, dont ils semblent si proches grâce à la médiatisation. Quand vous avez Sarkozy tous les soirs dans votre salon, il devient un membre de votre famille, il fait partie des meubles. La confiance est proportionnelle à la médiatisation, la seconde créant pourtant la première de toutes pièces. C’est totalement pavlovien, inconscient, naturel, et n’est remis en question par personne. Il y a pourtant ceux qu’on nous montre, et ceux qu’on ne nous montre pas. Les premiers sont ceux que les médias et ceux qui les détiennent ont choisi de nous montrer, parce que leur discours et/ou leur personne va dans le sens qu’ils souhaitent. Les seconds sont ceux qui dérangent les médias et ceux qui les détiennent ainsi que leurs intérêts. Qui en a conscience aujourd’hui ?

Pour être influent, il suffit d’être connu
Le monde médiatisé s’est développé à vitesse grand V et a petit à petit dominé tous les autres domaines : universitaire, politique, scientifique, culturel. Les journalistes ont de plus en plus cherché à faire parler d’eux en même temps qu’ils faisaient parler des autres, trahissant ainsi leur mission originelle et originale. Un journaliste n’est pas un intellectuel, à moins qu’il écrive par ailleurs des livres, développe une pensée qui lui est propre, monte un parti, un syndicat, une association, etc. Pourtant, de nos jours les journalistes ont pris le pas sur nombre de métiers bien plus prestigieux, dont ils font la pluie et le beau temps. En invitant tel universitaire plutôt que tel autre à une émission de télévision, sans avoir à se justifier sur un plan universitaire ou scientifique évidemment, le journaliste introduit un biais monstrueux dans l’université, valorisant certains et dévalorisant d’autres de façon purement subjective et arbitraire, comme l’expliquait Bourdieu. Il en va de même dans quasiment tous les domaines, puisque le journalisme touche à tous les domaines. Cette profession, au fur et à mesure qu’elle prenait de l’importance, s’accrochait à ses avantages acquis et notamment au plus funeste : l’impossibilité d’être critiqué par des non-journalistes. Un nouveau clergé, comme l’écrira Régis Debray.
Tels des scientifiques amateurs jouant avec la bombe nucléaire, les journalistes se sont retrouvés avec la puissance de la médiatisation entre les mains, et aucun contre-pouvoir pour les réguler. Médiatisation étant synonyme de publicité, et publicité d’argent, de légitimité et de privilèges en tous genres, la caste journalistique pouvait dès lors décider qui comptaient, qui ne comptaient pas, ce qui existait et ce qui n’existait pas. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si nombre de ceux qui sont aux manettes aujourd’hui sont d’anciens publicitaires, et si les liens entre médias et publicitaires sont si incestueux, ce qui fera l’objet d’un prochain article.
La caricature de cette dérive des incontinents émergea au début des années 2000, avec d’une part les fameux “boys bands”, et d’autre part la télé-réalité. Deux phénomènes uniquement basés sur la médiatisation d’inconnus, devenant du jour au lendemain des stars nationales, sans la moindre qualité autre que physique. On atteignait ainsi le sommet du gouffre, dans lequel nombre de téléspectateurs tombèrent allègrement, emportés qu’ils étaient par ce tourbillon de corps à moitié nus, et d’esprits à moitié (dé)formés. La télévision servant à se vider l’esprit en rentrant du boulot, autant que ce soit via des gens dont l’esprit est déjà vide. Les stars aujourd’hui s’appellent Loana, Cindy Sander, Michael Vendetta, Steevy Boulay, etc.

Se libérer du joug du people
Ainsi nous sommes passés en une soixantaine d’années d’une centaine de personnes connues et compétentes, à des milliers de célébrités incompétentes pour leur immense majorité. Ces “people”, comme les médias les appellent, génèrent des sentiments excessifs parmi la population, amour ou haine, jalousie ou admiration, reconnaissance ou pitié, mais ils laissent rarement indifférents. On se retourne pour vérifier qu’on a bien croisé untel. On donne la meilleure table à tel journaliste qu’on a vu présenter le JT la veille. On est ému quand on rencontre la même personne que celle qui vient de passer au Grand Journal, qui l’invitait parce qu’elle était passée dans la dernière émission de télé réalité. Les magazines qui parlent de la vie, privée ou publique, de ces personnalités médiatisées, s’arrachent littéralement. Le soir de l’élection du Président de la République, la présentatrice interrompt un ancien premier ministre parce qu’un chanteur ami du Président de la République va faire une déclaration. Dans ce jeu de vases communicants, organisé par les communicants, le prestige dû au mérite de quelques uns a été transféré et dilué à des milliers d’imposteurs, dont l’égo surdimensionné est inversement proportionnel à ce qu’ils ont apporté à l’humanité. Les secondes classes donnent les ordres aux généraux, qui n’ont d’autre choix que d’obtempérer, sous la pression populaire.
Une guerre sans pitié doit donc être menée au plus vite contre la médiatisation, qui donne le pouvoir à des ignares et l’enlève à la véritable élite de ce pays. Il ne s’agit pas de casser toutes les télévisions de France et de Navarre, mais de ne plus être influencé individuellement par le fait que des gens soient connus. Techniquement, être connu consiste à avoir parlé devant un objectif de caméra suffisamment souvent et avec un émetteur suffisamment puissant. Si un gars comme Michel Drucker peut le faire, n’importe qui peut le faire. C’est à la portée de n’importe qui, donc il n’y a aucune raison valable de le valoriser.

Ce qu’il convient de valoriser, c’est le travail de recherche, validé par des pairs et par des résultats tangibles, c’est la construction d’une œuvre, littéraire, artistique, c’est la création d’entreprises, d’associations, d’institutions, d’emplois, de nouveaux paradigmes, de nouveaux horizons, autant de choses concrètes et sinon mesurables, du moins vérifiables. Valoriser l’effort, la patience, le goût du risque, l’audace, le mérite, plutôt que l’opportunisme, la facilité, l’immédiateté et la richesse financière. Tout le contraire de ce que valorise la médiatisation, justement. C’est là qu’on se rend compte du mal qui a été fait, et de la difficulté qu’il y a à déconstruire, puis à reconstruire.

En complément, une des solutions consiste également à médiatiser ceux qui le méritent vraiment, comme nous nous y employons à Enquête & Débat, afin de prouver que l’excellence existe, et qu’elle peut être portée à la connaissance de nos compatriotes. Cela prend du temps, mais nous n’en sommes pas avares. Ce que nous avons commencé, des générations entières s’apprêtent déjà à le perpétuer, longtemps après nous et notre descendance. Tremblez, médiocres célébrités, vous ne règnerez plus longtemps.

Jean Robin

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