« C’était comment, avant l’apocalypse ? » Fiction future

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http://blogs.mediapart.fr/blog/liliane-baie/270711/cetait-comment-avant-lapocalypse-fiction-future

“Dis, Mammy, raconte encore comment c’était avant ! J’adore tes histoires…”
La vieille dame qui avait dû être belle regarda tendrement son petit-fils, enleva ses lunettes qui étaient de peu d’utilité dans la pénombre à peine éclairée par la flamme d’une bougie, et commença à égrener ses souvenirs.
“En ce temps-là, vois-tu, quand j’avais ton âge, nous vivions dans un rêve sans le savoir. Il y avait eu, plus de cent ans plus tôt, ce que l’on avait appelé une révolution industrielle, mais ça, je te l’ai déjà expliqué… Le progrès semblait ne jamais devoir s’arrêter. Bref, nous vivions dans un confort incroyable, chaque semaine apportant un nouveau gadget technologique ou une nouvelle prouesse technique. A cette époque-là, on pouvait dépenser des sommes folles pour aller dans la lune…
- C’était quand, Mammy, que l’on a marché sur la lune ?
- Le premier pas, et l’un des seuls, d’ailleurs, c’était en 1968, l’année où les étudiants du monde industrialisé se sont révoltés contre le vieux monde.
- Dis, Mammy, ça, je n’ai jamais compris, pourquoi ils se sont révoltés, puisque tout allait bien pour eux ?
- C’est important que tu comprennes : en même temps que ce que j’appellerais la “démocratisation du confort”, avançait, en même temps les idées d’égalité et de redistribution des richesses continuaient de progresser. D’autant plus que, pour faire fonctionner la machine économique, il fallait faire comprendre au peuple qu’il avait le droit de consommer ; il fallait même l’y inciter grandement. La publicité et la propagande nous transformaient donc en consommateurs avides. Nous avons achevé ainsi un mouvement qui avait commencé avec les révolutions du dix-huitième siècle et dont un des aspects essentiels était que les hommes étaient égaux. Ce principe d’égalité se déclina, dans mon enfance, sous la forme du droit partagé par tous d’avoir une voiture, un téléviseur, le téléphone, etc. C’était très bien pour les entreprises liées au pétrole et l’industrie automobile, et tant d’autres. Mais c’était bien aussi pour le peuple qui avait l’impression qu’il avait enfin le droit de bénéficier aussi de la prospérité. La question que ces richesses étaient payées d’un endettement des particuliers et de l’État, et se développaient au détriment de pays lointains et pauvres, n’était soulevé par personne comme un problème : à l’époque, l’endettement n’était pas considéré comme un danger, mais comme une bonne idée. Cependant, cette évolution s’accompagnait d’un courant libertaire qui s’opposait aux structures politiques en place, lesquelles  n’avaient aucune envie de lâcher le pouvoir. Et, de plus, certains précurseurs réalisaient l’aliénation que représentait cette course à la consommation et le danger qu’impliquait le développement de centrales nucléaires répondant à ce désir artificiel de consommation…
- Alors, ces révoltes de 68, elles ont été bonnes, ou mauvaises ?
- J’ai longtemps cru qu’elles avaient apporté une vraie démocratie : il y a eu davantage de participation dans les entreprises, dans les écoles et l’université. On a vu un courant de non-consommation se mettre en place, et des intellectuels partir vivre de l’élevage de chèvres. Moi, et d’autres, on a cru qu’on avait gagné en 68…
- Ce n’était pas vrai ?
- Ils sont revenus, les éleveurs de chèvres. Et ils ont acheté leur pavillon de banlieue… J’ai compris depuis qu’il ne faut pas sous-estimer l’adversaire, et que ce n’est parce que l’on mène un combat noble que celui d’en face ne va pas utiliser des armes déloyales. C’est ce qui s’est passé. Les techniques de manipulation des masses avaient été pensées dès le début du vingtième siècle, même si Machiavel, Etienne de la Boétie et d’autres auteurs anciens avaient déjà démontré encore plus tôt comment l’on pouvait assurer son pouvoir en utilisant les failles du psychisme de l’homme. Bien sûr, tous les tyrans, les  dictateurs et les rois au pouvoir absolu, utilisaient ces tactiques depuis longtemps, de façon empirique, souvent, mais déjà très efficaces.
Or, au vingtième siècle, la démocratisation de l’enseignement, la diffusion de l’information et celle des notions de droits de l’homme rendirent progressivement plus difficile l’emploi classique des armes de la dictature et notamment, la destruction des opposants. Les pays ayant mis en place une dictature communiste avaient donné de bons exemples de techniques de manipulation des masses, et même parfois de lavage de cerveaux, mais elles utilisaient la relégation ou l’assassinat des contestataires et cela ne pouvait représenter un modèle pour les dirigeants des pays industrialisés, surtout après les deux guerres mondiales. De plus, et ce fut loin d’être un élément négligeable, les dictatures communistes ne consommaient pas assez.
- Cela devient compliqué, Mammy : tu veux dire qu’ils voulaient commander comme dans une dictature mais sans que cela en soit une ?
- C’est presque ça, mais, en fait, c’est l’inverse : ils voulaient commander d’une façon respectant la démocratie (qui veut dire “le pouvoir donné au peuple” je te le rappelle), mais en ne laissant aucun pouvoir aux citoyens. Pour cela ils ont utilisé les techniques de manipulation des masses qui, grâce aux recherches en marketing et au développement des sciences du comportement, ont acquis un développement extraordinaire. C’est-à-dire qu’il n’y a pas eu de prise de pouvoir par la force, mais par l’influence. Pas de corruption, mais des intérêts partagés, pas de relégation mais de l’annihilation psychologique, etc. Les intellectuels se sont laissés berner d’une façon attristante. On les a laissé parler, et le pouvoir a repris dans leur discours ce qui l’intéressait. Ainsi les révoltes de mai 68, comme les révolutions arabes, ont été récupérées, et peut-être même créées, par le courant consumériste promu par les complexes industriels et financiers. Il fallait continuer à pousser les gens à consommer, tout en diminuant leur libre-arbitre pour les dissuader de prendre un pouvoir qu’ils pourraient conduire en-dehors des chemins de la consommation à outrance… La contre-révolution fut donc très douce : on a donné les premiers minitels, les programmes télévisés étaient gratuits et, parfois, de très bonne qualité, l’accès à Internet s’est vite généralisé parce qu’il était peu cher, etc.
- C’est un peu abstrait pour moi, tu me donnes des exemples de ce que tu appelles propagande ?
L’enfant n’avait pas dix ans, mais il avait la passion de comprendre. Et, elle, elle sentait l’urgence de transmettre.
- Oh, c’est facile, reprit-elle, tu as vu comment dans notre groupe, nous recherchons tous les textes qui n’ont pas disparus et qui ne sont pas trop contaminés, pour vous donner une culture basée sur l’histoire de l’humanité. C’est pour cela que tu me poses toutes ces questions, et que je te réponds : parce que nous savons, nous, les survivants, que la catastrophe est venue du fait que l’on nous a désappris l’histoire.
Quand ton père avait ton âge, il n’apprenait plus l’histoire ni la géographie à l’école, ou à peine. On le conditionnait à croire que la modernité, c’était les informations à jet continu sur internet ou sur le téléphone portable, que les textes classiques, c’était une perte de temps, que tout avait déjà était écrit ou pensé, qu’il était inutile de se remplir la tête d’informations que l’on trouverait en deux clics sur la toile… Bref, on avait ringardisé la culture : les bons élèves étaient ridiculisés, et parfois même maltraités dans les classes sans que le corps enseignant ne trouve de parades à ce problème, qui aboutissait fréquemment à une démission de la part de l’élève doué. Et les intellectuels n’avaient rien à dire sur cet abaissement de l’ambition pédagogique, puisqu’un certain nombre d’entre eux y avaient participé en stigmatisant la culture bourgeoise et en conseillant un enseignement adapté à la culture de l’élève, ou à son inculture… Pour permettre à ton père d’avoir une pensée libre, j’ai dû combattre pied à pied ces idées reçues qu’il entendait en boucle à l’école. Mais j’ai dû aussi lui enseigner l’hypocrisie, sinon il se serait fait laminer, autant par ses copains que par ses enseignants.
Mais, bien sûr, les enfants de l’élite continuaient de la recevoir, cette culture bourgeoise, partagée par ceux qui ont le pouvoir. Et c’est grâce à elle qu’ils pouvaient prendre leur place dans les nouvelles équipe dirigeantes.
Pour les autres, c’était catastrophique : comment rattraper des années d’absence de réflexions, des années de nihilisme les ayant convaincu qu’il ne servait à rien de se révolter, à rien de s’unir dans l’adversité, et même qu’il était nocif de trop réfléchir ? Une formule en vogue à l’époque c’était « Ça ne sert à rien de se prendre la tête ! ».
Quand le mouvement de droitisation est venue par les urnes, les stratégies d’influence avaient fait leur œuvre : il était trop tard pour que les salariés, déprimés et humiliés, et souvent trahis par leurs syndicats, réagissent, ainsi que les jeunes propriétaires, étranglés par leurs crédits, ou les lycéens et étudiants, persuadés que l’avancée vers le pire était inéluctable. D’ailleurs toute la population influencée par des médias amis du pouvoir, était envahie d’un « aquoibonisme » déprimant et inhibant. Les acteurs de l’info faisaient corps pour noyer les vraies informations sous une avalanche de faits divers propres à stimuler le goût du sang du public, ou pour mettre en avant une annonce faussement inquiétante afin que dans chaque foyer tout le monde en discute en ignorant la vraie avancée liberticide ou le vrai abandon de souveraineté nationale.
C’est ainsi que notre nation a été vendu aux banques et aux fonds d’investissement, c’est comme cela que nous avons accepté d’être fichés, suivis dans nos passages sur la toile et nos mails. C’est comme cela que nous avons accepté d’utiliser des réseaux sociaux sans sécurité pour notre vie privée. Et nous avons, presque tous, trouvé cela normal.
- Mais qu’est-ce que cela fait, Mammy, d’être fiché, quand on ne fait rien de mal ?
Entendant dans la bouche de son petit-fils l’argument servi depuis toutes ces années par le pouvoir, l’aïeule senti son cœur se serrer :
- Oh, comment peux-tu dire cela après ce qui est arrivé à ton père ? C’est bien parce qu’un ami avait parlé de lui sur le Net que la police est venue le prendre. Et ton père n’avait rien fait de mal ! Il voulait juste défendre l’idée d’arrêter les centrales nucléaires… Et tu sais bien que c’est lui qui avait raison, puisque nous sommes là, dans le noir, ou presque, à cause des explosions nucléaires qui ont détruit tant de choses et tant d’hommes sur la terre… Si tu savais comment c’était, avant…”
Le jeune garçon, voyant une larme apparaitre au bord des cils de sa grand-mère, mis sa petite main dans la sienne :
“Ne t’inquiète pas, Mammy, je suis là, mes amis aussi, et nous allons grandir. Un jour, on sortira de ce trou et on reconstruira un monde nouveau! »
La vieille dame serra la main de son petit-fils, mais elle se tut.
Il était bien tard pour que la jeune génération, si peu nombreuse, reprenne le flambeau, bien tard dans un monde envahi par des émanations radioactives, où la fertilité de l’humanité était gravement atteinte.
Trop tard ?

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