Peut-on ne pas manipuler ?

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Manipuler le site Une question nous est souvent posée, et souvent comme un reproche : avec votre méthode, vous manipulez !
Influencer ou manipuler ? Peut-on agir sans jamais manipuler les autres ?

La vraie question est : peut-on ne pas manipuler ?

Il suffit de regarder, d’écouter ou de lire, nos hommes politiques. Ils nous parlent tous du fond de leur cœur, de leurs sentiments profonds, et de leur honnêteté sincère… bref, ils sont sincèrement désireux… d’être réélus.
Mais, jamais, au grand jamais, aucun d’entre eux ne reconnaîtra, que, même une seule seconde, il a seulement tenté de nous manipuler.
Donc, puisqu’ils sont censés nous montrer l’exemple, si ces hommes et femmes-là ne nous manipulent pas, c’est la preuve qui manquait qu’il est possible de ne pas manipuler !!!

Plus sérieusement, quand on parle de manipulation, il faudrait tout d’abord savoir si l’on parle du mot et de la peur qu’il nous évoque habituellement, ou de l’acte en soi et de ce qu’il nous rapporte. Car il ne fait jamais oublier que le ot n’est pas la chose (c’est le thème de notre concours).

La manipulation en tant qu’acte est critiquée et critiquable, quand elle s’exerce au détriment d’autrui. Mais pas plus critiquable, que tous les autres moyens employés par les hommes pour nuire à leur prochain : la contrainte, le mensonge, les arguments mensongers…etc

La manipulation, en tant que mot (en tant que concept donc) est critiquée par le fait même qu’elle fonctionne, qu’elle est efficace.

Mais on peu manipuler pour le bien du manipulé, par exemple quand il s’agit de thérapie. Tu vas mal, je te manipule, tu vas mieux. C’est ce que prônent les thérapeutes de l’Ecole de Palo Alto comme on va le voir.

Manipuler pour soulager les maux, pur guérir, même quand ça marche il y aura toujours des puristes pour s’exclamer : ce n’est pas bien ! , car vous avez réussi à  changer l’autre par des moyens « malhonnêtes ». C’est là le point de vue des idéalistes « aux yeux pleins d’étoiles » comme le disait Watzlawick.
C’est que la manipulation est un outil neutre : ce n’est ni bien ni mal, c’est l’utilisation qu’on en fait qui lui donne son aspect moral. Une fourchette est-ce moral ? Oui, si l’on s’en sert pour manger et non si on crève l’œil de sa belle-mère avec.

Dans le premier sens du mot, nous ne défendrons pas plus la manipulation que n’importe quel autre acte néfaste, sauf en cas de légitime défense. Nous ne militons pas pour faire la guerre aux autres à notre profit et à ceux de notre monde que nous aimons. Au contraire l’AR poursuit l’objectif de diminuer autant que faire se peut les conflits et les bagarres inutiles.

Dans le deuxième sens du mot, nous pensons que tout le monde manipule quand il ne peut pas obtenir par d’autres moyens ce qu’il désire.

Alors, de quoi a-t-on peur ? De l’acte que l’on commet tous les jours ou du mot qui le désigne ? Si l’on a peur de l’acte, il est toujours possible de s’en abstenir, et si l’on a peur seulement du mot, il est toujours possible d’en utiliser un autre, par exemple argumenter, persuader, instruire, séduire, influencer, gouverner

Mais qu’en pensent nos spécialistes ? Citons quelques une de nos maitres à penser : par exemple Paul Watzlawick, Antoine Malarewiecz, Dominique Bériot ou encore Joule et Beauvois… ?

 

Commençons par notre maître incontesté, Paul WATZLAWICK, le porte-parole de l’Ecole de Palo Alto qui écrit, dans « Changements, paradoxes et psychothérapie » :
« D’expérience, nous nous attendons à être accusés de « manipulation » et « d’insincérité » pour notre façon, tant pratique que conceptuelle d’aborder les problèmes humains. La « sincérité » est devenue depuis peu un slogan qui n’est pas dépourvu d’hypocrisie et qu’on associe confusément à l’idée qu’il existe une vue « juste » du monde, – en général sa propre vue. Cette notion de sincérité semble aussi laisser entendre que la « manipulation » est non seulement répréhensible, mais évitable. Malheureusement, personne n’a jamais pu expliquer comment s’y prendre pour l’éviter ». (p. 14-15).

Et il ajoute plus loin, à l’intention des autres méthodes psy :
 « L’analyste qui reste silencieusement assis derrière son patient allongé, ou le thérapeute « non directif » qui « ne fait que » répéter les paroles de son patient, exercent une influence colossale du seul fait de cette attitude d’autant plus qu’on la définit comme n’exerçant « aucune influence ». Le problème n’est donc pas d’éviter l’influence et la manipulation, mais de les comprendre mieux et de les utiliser dans l’intérêt du patient. »

Si ce n’est pas assez clair, nous pouvons citer Antoine MALAREWICZ, dans « Guide du voyageur perdu dans le dédale des relations humaines », page 17 :
« Toute communication correspond à une forme de manipulation car aucune information n’existe en tant que telle… Il n’existe pas de situation de communication qui puisse prétendre à la neutralité. On ne peut éviter de chercher à persuader l’autre, d’adopter, en tout ou partie, sa propre vision de tel ou tel fait… Le terme de manipulation, outre qu’il devrait perdre sa connotation péjorative, renvoie ici à la notion de technique… Il importe d’abandonner la vision naïve qui consiste à affirmer que communiquer ne relève pas de ces techniques et qu’il suffit de montrer sa bonne volonté pour s’entendre. Ces techniques sont basées au contraire sur des compétences qui s’acquièrent et se développent.»

Ou encore Dominique BERIOT dans « Du microscope au macroscope » :
« Ma réponse s’appuie sur le principe de Palo Alto : « nous ne pouvons pas ne pas influencer les autres ». Si nous les influençons de toute façon, et malgré nous, sans obtenir de résultats satisfaisants pour chacun, quel bénéfice apporte la spontanéité ? L’objectif est-il d’être naturel ou de faciliter l’échange ? Chacun a pu se rendre compte des méfaits de certains comportements spontanés ! Sachant que nous influençons nécessairement les autres, autant le faire de façon cohérente par rapport à notre objectif commun… L’aspect moral sous-jacent à ce type de comportement réside dans l’optique de celui qui utilise ces techniques de communication : agit-il exclusivement dans son intérêt personnel ou dans l’intérêt des deux parties ? » (p.97).

Ou encore Joule et Beauvois dans le « Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens » :
« Que ces phénomènes puissent être, ici ou là, à la base de pratiques manipulatoires, est-ce une raison pour n’en point parler ? Nous avons tranché. L’obscurantisme n’étant jamais la solution d’un problème déontologique, ou la pudibonderie, nous avons jugé bon d’appeler les choses par leur nom (le titre de l’ouvrage en témoigne) et de dire ce qu’elles sont. » (p.7)

« La manipulation est souvent la seule façon dont disposent les gens qui n’ont pas de pouvoir d’obtenir quelque chose des autres… Renoncer à la manipulation c’est quelque fois renoncer à l’efficacité d’une action militante, quand ce n’est pas renoncer à toute espérance de changement. » (p.14)

« Renoncer à la manipulation c’est quelque fois renoncer à l’efficacité d’une action militante, quand ce n’est pas renoncer à toute espérance de changement. » (p.14)

« Soyons clairs. Tout le monde : vous, moi, chacun des auditeurs qui nous écoutent, tous, nous sommes des manipulateurs en puissance. Qui d’entre nous n’a jamais essayé d’obtenir quelque chose d’autrui, disons par des moyens indirects ? » (p.218)

 

« Il n’est guère en effet que deux façons efficaces d’obtenir de quelqu’un qu’il fasse ce qu’on voudrait le voir faire : l’exercice du pouvoir (ou des rapports de force) et la manipulation. » (p.10) et ne vont-ils pas jusqu’à l’affirmation suivante :
« Sauf à être perçue comme telle, la manipulation satisfait tout le monde ! » (p.12)

Sans oublier Robert CIALDINI, qui est à l’origine de la plupart des expériences relatées dans le livre de  Joule et Beauvois, qui n’a pas hésité à consacrer une grande partie de son temps d’universitaire et de celui de ses étudiants en conduisant de nombreuses expériences sur la manipulation, qu’il relate dans son lire magistral : « Influence et manipulation ».

Nous dirons les choses de façon plus nuancée. Si je veux quelque chose, je ferai (presque) tout pour l’obtenir. Je dis bien « si je veux », parce que si seulement « je voudrais bien », alors je ne ferai probablement rien et le problème sera réglé : je serai parfaitement honnête et je n’obtiendrai rien.

Ma première idée sera de le demander. « Chérie, passe-moi le sel ». La plupart du temps, cela suffit, la chérie me passe le sel. Tout au plus me fera-t-elle remarquer que j’aurais pu dire « s’il te plaît » ou aller le prendre moi-même. Mais, demander quelque chose pour l’obtenir, ça marche quand même assez souvent.

Si ça ne marche pas, ma deuxième idée sera de « parlementer » et d’expliquer à la chérie pourquoi je voudrais le sel. Non, ce n’est pas parce que sa soupe est immonde sans sel, non ce n’est pas parce qu’elle est nulle en cuisine, simplement j’aime bien le sel. Je donne des raisons, j’argumente… et ça marche… parfois, et parfois non.

Quand ça ne marche pas, que me reste-t-il comme solution pour obtenir mon sel ?

Manipuler en expliquant à la chérie susdite que sa soupe est bonne, parfaite même, mais que ma maudite éducation – ah ! Les parents – m’a habitué à manger trop de sel, ce qui est mauvais pour mon hypertension, je le sais, mais enfin, un peu de sel en plus…

Il existe bien une quatrième solution, mais catastrophique : elle consiste à envoyer promener la chérie en question sous prétexte que sa soupe n’est pas bonne. C’est l’ultra – solution. Mais l’issue peu probable sera la paix de couple.

Et puis, que ceux qui n’ont jamais manipulé, me jettent la première pierre ; et je les plaindrai.

Extraits du futur e-book : le Dictionnaire de l’Analyse Relationnelle (à paraître en janvier 2013)

J’ajouterai juste à cet extrait, écrit voici déjà quelques années, que, depuis le premier livre paru sur la manipulation, le mien (maintenant épuisé) en 1978, de plus en plus des livres paraissant à ce jour, vont dans le sens qui était déjà le mien à l’époque : apprenons à manipuler ne serait-ce que pour ne plus se laisser avoir par les autres. Je citerai quelques uns de ces livres :

De mon ami Christophe CARRE, chez Eyrolles :
- « 50 exercices pour maitriser l’art de la manipulation » (2009)
- « Obtenir sans punir : les secrets de la manipulation positive avec les enfants » (2012)
- « L’auto-manipulation. Comment ne plus faire soi-même son propre malheur » (2012)

Et aussi : « La manipulation en 35 leçons », un vrai cours survolant toutes les techniques, de la journaliste Anne GUIBERT chez Editions ESI (2011)
Pour voir d’autres livres sur le sujet :

Pour voir d’autres livres sur le sujet
http://manipuler.com/docs/index.php?option=com_content&view=category&id=42&Itemid=57

Sans oublier bien sûr, la dernière version de mon livre : l »art de manipuler »
http://www.pierreraynaud.com/art-de-manipuler/

 

 

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