Individualisme, soiïsme : le second comme forme dégradée du premier

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Le regrette de n’avoir pas toujours été très clair dans mon livre Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social. Quelques lecteurs m’ont effectivement dit ou écrit avoir compris que je vilipendais l’individualisme sous toutes ses formes pour promouvoir le communautarisme. Je pensais que ma distinction entre l‘individualisme voltairien et l’individualisme publicitaire me garantissait contre cette compréhension. Il semble que ce n’ait pas été le cas. Cela m’a donné à réfléchir et à en venir à l’idée que, plutôt que de distinguer entre deux ou même plusieurs formes d’individualisme, il était préférable de changer de concept.

« Quand tu penses au fait que l’individualisme philosophique fut la doctrine des principaux anarchistes et notamment de Henry Thoreau, l’inventeur de la désobéissance civile, tu dois conclure que cet individualisme-là ne peut être celui de votre couyonnos national ». Dimitri Thapenis, Le sanglier du mont Erymanthe a pris un coup de vieux. Olympie, Skannos.

Aussi, distinguerai-je ici l’individualisme du soiïsme. Ce qui me permettra de dire que je revendique mon individualisme et que je compisse le soiïsme, cette forme de l’individualisme dégradé par l’évolution libérale et médiatique de nos sociétés dans la seconde moitié du XX° siècle.

l’individualisme théorique intégral

Répétons un air bien connu ; l’individualisme est au cœur de la problématique des droits de l’Homme. Il est né de la nécessité de défendre les personnes contre les arbitraires et contre les pouvoirs, y compris (des anarchistes diraient « notamment ») celui de l’État : c’est avec cette exigence qu’il relève d’une tradition qui passe par les lumières, Voltaire et Constant mais qui naît dans la Mésopotamie (code Hammourabi, 1700 ans avant .J.C.) et affecte, chez nous, au début du XX° des Zola ou des Durkheim pour citer des individualistes non thuriféraires du libéralisme économique. C’est aussi ainsi qu’il s’est inscrit dans les dogmes des cultures politiques républicaines de gauche, telles qu’elles se sont construites au XIX° siècle. Défendre les personnes contre les arbitraires et contre les pouvoirs supposait qu’on reconnaisse la personne humaine, dite « individu », comme une valeur suprême devant s’imposer aux exigences revendiquées comme des raisons collectives par le pouvoir politique ou par les pouvoirs, qu’ils dépendent ou non du politique (raison d’État, raison église, raison défense, raison sécurité, raison économique, raison tradition, raison communauté…) Comme le proclamait Durkheim, il ne saurait y avoir de raison qui s’impose à celle de la personne si la personne est notre valeur ontologiquement première. C’était évidemment dans le contexte de l’affaire Dreyfus. Cet individualisme voit la personne comme devant se défendre contre, ou se construisant dans ses rapports aux divers pouvoirs, politique, mais aussi économique, culturel, religieux… qui peuvent en brider la liberté, attenter à sa dignité et à sa santé, refuser sa parole, ses aspirations et même sa culture. Le contraire de cet individualisme-là qui prône en politique la valeur de la personne humaine (j’ajoute volontiers :dans toutes ses dimensions, civile, politique, économique, sanitaire, culturelle…), ce n’est pas le communautarisme, c’est le totalitarisme, de droite [1] comme de gauche [2].

évolutions récentes

Cet individualisme-là n’a donc rien de post-moderne. Ce que certains appellent l’individualisme est aujourd’hui devenu, modelé par les médias et en se diffusant dans la population, une tout autre doctrine. Pourquoi ?

Le virage à droite de l’individualisme avec la victoire du libéralisme La fin de la guerre froide et de sa composante idéologique (guerre des propagandes) a vu la victoire à plate couture des Etats-Unis et des doctrines qu’ils portaient et portent aujourd’hui encore dans le monde. L’individualisme et la problématique des droits de l’Homme ont dû s’acoquiner, avec l’aide bienvenue de quelques nouveaux philosophes, nouveaux historiens, nouveaux sociologues…, au libéralisme qui ne voit la personne humaine qu’à la loupe de sa composante économique (la liberté de faire sur des marchés ce qu’on veut de son argent primant désormais sur les autres [3]) et n’accepte l’organisation de la vie sociale que réduite à celle de l’initiative individuelle et de la charité, ou compassion (les droits économiques, sociaux et culturels des personnes devant faire l’objet aujourd’hui des « réformes » que l’on sait). L’idée d’un individualisme théorique intégral, prônant la personne humaine comme valeur suprême dans toutes ses dimensions, y compris sa santé et sa culture a fait long feu en dépit des chartes et déclarations suscitées durant le XX° siècle par le climat de guerre idéologique (voir mon article sur maniprop sur les nouveaux droits de l’Homme).

Les démocraties libérales comme seuls modèles de démocratie La fin de la guerre froide et de ses propagandes s’est encore traduite chez nous par une autre idée, tout aussi dévastatrice pour l’individualisme théorique. C’est l’idée que nos démocraties, comme on dit avec délectation, réalisent au mieux l’exercice démocratique du pouvoir, notre système de décisions politiques étant réputé excellent et exportable en même temps que nos produits, notre télé et nos capitaux [4]. Et que, du coup, les personnes, dans nos sociétés, n’avaient plus à craindre des pouvoirs, des arbitraires et de l’État puisque celui-ci est le meilleur qu’on puisse concevoir. Qu’elles pouvaient oublier les problèmes posés par le pouvoir (je ne dis pas : les luttes pour le pouvoir). Cette mégalomanie politique, associée à l’idée que la vie sociale est réfractaire au politique [5], donc au programmes et décisions politiques, arrache les racines mêmes de l’individualisme que portait notre Histoire. Les personnes sont sommées de ne plus se poser contre les pouvoirs qui sont avancés comme excellents (le pouvoir politique) ou conformes aux lois de la nature et inviolables (les pouvoirs sociaux), à quelques faits d’ambition ou de corruption près, donc d’intervention de sales mecs ou de mecs incompétents.

L’ère télévisuelle et la pub Une autre cause de dégradation de l’individualisme est liée au fait que la télévision (avec ses pubs) est devenue depuis le milieu du XX° siècle l’appareil social le plus puissant d’influence, loin derrière l’école, les associations ou les partis. Elle a conduit à ce que nos « individus » s’isolent dans leur réception culturelle (condition idéale d’influence [6]) et avalent une conception de la réussite individuelle dans la consommation et la différenciation d’avec autrui (« comme vous êtes tous différents les uns des autres, nous avons conçu quatre formules de crédits… »). Ils me font bien rigoler, ces êtres évanescents, grands avaleurts de sons, de mots et d’images médiatés, qui me disent être « anarchistes », tout simplement parce qu’ils n’aiment pas les contraintes. Ils ont oublié que « pour tous les anarchistes, l’ennemi public numéro 1 du genre humain, c’est l’État » [7].

le soiïsme comme forme frimeuse et châtrée de l’individualisme

Aussi bien aurions-nous tort d’accepter l’idée béate que nous vivons dans une société « individualiste ». Les évolutions récentes ont produit dans la population [8] une forme d’individualisme à ce point dégradée, coupée de ses racines, propice aux influences et manipulations de toutes sortes, qu’il vaut mieux faire appel à un autre concept : le soiïsme. Je le caractériserai ici en quelques points.

Le soiïste n’a pas la personne humaine comme valeur première, mais le « soi » Et ce sont là deux choses différentes. L’individualiste prônait le droit des personnes à se défendre contre les atteintes totalitaires ou holistes à leurs droits à la liberté individuelle, à l’expression individuelle, à la santé de chacun, à la culture individuelle… Avec le soiïsme, il ne s’agit plus de défendre de tels droits, mais, individuellement, de s’éclater, de se réaliser, d’être soi-même. Évidemment, la consommation de produits, y compris culturels, et de loisirs, est le lieu offert au soiïste pour se réaliser comme il convient, dons l’ordre social des choses.

Le soiïste n’attend plus de la politique qu’elle pousse à la réalisation de sa doctrine. Cette réalisation n’est pour lui qu’une affaire d’inclination individuelle.. Le soiïste n’est pas un acteur social : c’est un consommateur. Il ne croit plus aux « utopies », ni même aux idées ayant un certain degré de généralité comme les idées individualistes. Elles ont fait trop de morts, dit-il. Il a appris à les « relativiser ». Sa doctrine, il ne la revendique pas en militant. Elle apparaît spontanément dans les tendances individuelles des individus, ou de quelques-uns (plus souvent des dominants que des dominés). C’est la raison pour laquelle le soiïste ne s’offusque guère des pauvretés ambiantes. Il peut se planter à droite ou dans la gauche rose.

Le soiïste est convaincu de porter, non la vérité, mais l’excellence. Ne représente-t-il pas l’avenir exportable de l’Homme ? Il est optimiste et a une estime de soi particulièrement élevée [9] C’est son côté frimeur. Tel qu’il est, il est bien, quitte à se livrer à quelques « remise en cause » ou à quelques « deuils » autonettoyants de ses idées. Pourquoi évoluerait-il ?

Le soiïste n’a pas de problème avec les pouvoirs, mais avec les autres, le social… qui l’empêchent quelquefois d’être lui-même et de se réaliser comme tel. Les sciences humaines nous ont appris que nous nous construisons dans les rapports avec autrui. Puisqu’il vit dans une société où les pouvoirs sont réputés les meilleurs qu’on puisse concevoir, ce n’est certainement pas contre eux que le soiïste peut se construire. Il doit donc se différencier des autres, du social, des normes, des « influences »… Il aimerait être seul au monde – avec sa femme et ses enfants, cela va de soi.

Le soiïste n’est pas un fana de réalités objectives, mais de réalités subjectives. C’est son côté châtré. La personne humaine peut se voir. Elle se comporte, elle parle, elle pleure, elle est malade ; elle est dans des situations sur lesquelles elle peut, seule ou avec d’autres, agir. Ces situations sont ou ne sont pas, par exemple, des situations de liberté. Il arrive qu’on doive au pire ramper, au mieux obéir. Ce ne sont pas ces réalités-là qui passionnent le soiïste. Le soi est d’abord une instance intérieure, qu’on approche avec la subjectivité, cette aptitude évidente de la personne humaine. Aussi, à la liberté qu’offrent (ou non) les situations, le soiïste préfère la liberté qu’on ressent, qu’on porte avec soi, même au boulot, notamment lorsqu’on a su choisir l’eau de toilette qui rend libre. Plus généralement, en s’imaginant s’être construit « par lui-même » pour « être lui-même », et ceci hors des influences, hors du social et des situations que nous impose le social, le soiïste s’est doté d’un Soi évidemment charmant, évidemment amoureux de liberté, mais assez fantasmatique. Un soi qu’il ne peut mettre à l’épreuve que dans les discussions devant l’âtre, dans son cocon ; éventuellement dans son super-marché.

L’individualisme est une doctrine dont on peut, pourquoi pas ?, revendiquer l’universalité. Son fleuron : les droits indivisibles [10] de l’Homme constituent une éthique qui pourrait être universelle si nous disposions d’une hiérarchie élaborée et débattue de ces droits, ce qui n’est pas le cas. De telles revendications d’universalité ne sauraient être de mise dans le cas du soiïsme qui n’a de sens aujourd’hui que dans son rapport au libéralisme, ce libéralisme que la plupart d’entre-nous ne vivent guère que dans l’activité consommatoire, la dureté des conditions d’existence, et l’isolement silencieux dans le cocon.

Notes

[1] sans oublier Mussolini, relire notamment la littérature des ultras après la Révolution Française, et plus particulièrement Louis de Bonald.

[2] pensons par exemple à Lénine et au rôle que doit jouer le parti pour l’unité de la volonté

[3] quelle pauvre idée nous vend-on de la « liberté » de la presse !

[4] Dieu l’a d’ailleurs confirmé à G.W. Bush à l’occasion d’une transe pétrolière et mystique

[5] ce que j’ai appelé la « coupure libérale ».

[6] et de propagande glauque : voir mon livre sur Les illusions libérales

[7] Jean Préposiet, Histoire de l’anarchisme, 2002, Paris, Tallandier

[8] Il est clair que l’individualisme – et même l’individualisme théorique intégral – a aussi été, autrefois, dans la population. Il y était amené par des militants et par une presse non concentrationnée comme l’est celle d’aujourd’hui. L’ère télévisuelle a court-circuité ces acteurs qui étaient actifs au XIX° jusque dans les villages et a fait de la masse audimatée des téléspectateurs autant de militants spontanés du soiïsme.

[9] C’est-là un aspect typique du soiïste américain, qui a quelquefois suivi des « programmes d’optimisme » dans les écoles. Probable qu’il déteigne en Europe. Un exemple : 19% des Étasuniens pensent faire partie des 1% les plus riches. Combien y aurait-il de Français ? À voir.

[10] C’est-à-dire les droits de la personne humaine dans toutes ses dimensions

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