Un Manuel de manipulation, mais que pour les gentils : Christophe CARRE a encore frappé

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Manuel de manipulation à l’usage des gentils
de Christophe CARRE, Eyrolles 2013

Un des deux meilleurs spécialistes de la manipulation en France a encore frappé ; cela doit faire son cinquième livre sur le sujet. Et je crois que c’est celui que je préfère.

On le sait : la manipulation a mauvaise presse. Et pourtant, elle nous accompagne dans chacun de nos gestes, tous les jours et à chaque instant. Nous sommes en permanence manipulés, par nos parents, nos enseignants, nos femmes et maris, nos enfants, nos amis, et tous ceux qui prétendent avoir de l’autorité sur nous… et surtout par nous-mêmes comme l’auteur l’a montré dans son livre précédent publié en 2012 sur l’auto manipulation.

Dans ce livre, Christophe CARRE fait une fois encore le distinguo entre les deux conceptions, ou plutôt les deux types de réactions de nos contemporains quand on leur parle de manipulation ; les uns disent : «  Pouah ! Ce n’est pas bien, na ! » et les autres : « Et bien oui ! Tout le monde manipule ».  Ces deux types de réactions, totalement opposées, ne peuvent se comprendre ni même dialoguer entre elles dans la mesure où la première n’est qu’une réaction affective, primaire, et irrationnelle à l’écoute d’un mot,  alors que la seconde est réfléchie et basée sur l’observation de ce qui se passe. Les premiers sont des utopistes, alors que les seconds se basent sur la réalité.

Dans ce livre, l’auteur annonce, mais on le savait déjà de quel côté Il se situe ; pour lui la manipulation est partout, elle fait partie de la vie et même elle lui donne un cachet qu’elle n’aurait pas sans cela. Il n’a pas peur de fustiger les utopistes qui au nom d’un idéal éthéré, poursuivent le mythe d’une société sans conflits. Et par la même occasion il critique ces auteurs, hélas parfois à succès,  qui publient sur le sujet sans le connaître, sans méthode et mélangeant toutes sortes de gens néfastes pour les ranger dans leur corbeille à linge sale où ils rangent des manipulateurs. Sur les 60 livres au minimum qui doivent exister à ce jour sur le sujet, plus des trois-quarts sont des livres d’utopistes, qui mélangent tout, et ne connaissent rien quant au sujet, mais c’est un thème qui fait vendre, alors !  Le courage des auteurs tels Christophe CARRE et de prendre le contrepied de ce qui semble l’opinion majoritaire et de voir dans la manipulation une des richesses de nos relations humaines.

Très inspiré de l’école de Palo alto, l’auteur nous dit que tout est manipulation, qu’il est donc impossible de ne pas manipuler, et qu’il ne faut pas décrire des manipulateurs comme une sous-espèce d’humanité pour au moins deux raisons : la première est que le manipulateur n’est pas seulement l’autre mais nous tous aussi, la deuxième qu’il n’y a de manipulateurs que dans la mesure où il y a des manipulés.

Dans ce livre, et je crois que c’est la première fois qu’il le fait avec autant de clarté, l’auteur aborde un danger que nous font connaître ce qui fustige la manipulation, car à vouloir un monde idéal, ils nous plongent dans la dictature.
Je cite : « En rêvant d’un monde parfait et d’une communication idéale entre les hommes, je pense que nous nous trompons nous-mêmes, que nous cédons au totalitarisme et finissons par obtenir l’inverse de ce que nous souhaitons ». Et vous trouvez toutes ces idées dès l’introduction.

Il faut quand même lire la suite.
Dans laquelle Christophe évoque ces chefs-d’œuvre de littérature, parfois asiatiques, dans lesquels la ruse, la tromperie, le mensonge,  sont élevés au rang d’un art suprême.
Dans laquelle il développe ce que j’appelle le principe de réalité à savoir qu’il faut toujours partir de ce qui existe et non pas de ce qui devrait exister. Alors, si l’on admet que la manipulation est l’apanage de tous, il devient ridicule de la combattre et indispensable de l’étudier.
Dans laquelle il réfléchit au pourquoi les gens, c’est-à-dire nous tous, sont manipulables. Est là encore il semblerait que nous sommes manipulés par nos propres opinions et en particulier par cette idée nocive au possible que nous sommes libres et responsables.
Il écrit : « L’illusion d’être libres et le fait de ne pas avoir conscience des contraintes qui nous imposent de faire ce que nous faisons nous rend bien plus perméables aux pratiques manipulatoires ».
Dans laquelle il explique un fonctionnement cher à la sémantique générale selon lequel au contraire de ce qu’on nous dit souvent ce n’est pas en changeant d’idées que nous changement de comportements, mais l’inverse. Toujours l’idée fondamentale : il faut partir du concret, que ce qui existe, de ce que l’on voit.
. Il nous dit : « Ce sont nos actions qui déterminent ce que nous pensons, ce sont nos comportements et nos actes qui influencent notre pensée et notre caractère. Et pas le contraire ». Donc, pour manipuler efficacement quelqu’un, il suffit de lui faire faire un acte nouveau, un tout petit pas, vers le comportement qu’on voudrait lui voir adopter. Petit à petit ses idées, ses opinions et ses croyances changeront pour s’adapter, pour rester cohérentes avec ses comportements. Ici nous rencontrons la fameuse théorie de l’engagement qui a été étudiée en premier par l’italo-américain Robert CIALDINI (« Influence et Manipulation ») et repris par les universitaires JOULE et BEAUVOIS dans leur célébrissime : Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, titre qui manifestement inspiré l’ami Christophe CARRE.

Enfin dans ce livre qui n’est pas qu’une suite à son introduction, l’auteur développe les exemples dans lesquelles la manipulation a un effet positif sur les manipulés.

Enfin, comme souvent chez cet auteur, la conclusion (comme l’introduction) et passionnante. En quelques mots il nous dit son espoir : « J’ai la conviction qu’en analysant les mécanismes de la manipulation et en les mettant à la portée du plus grand nombre, nous cesserons d’en faire un problème ». Et j’ajouterai comme je l’ai fait souvent que dans ce cas le monde sera meilleur, simplement par le fait que les guerres, les conflits, les disputes, les crimes de toutes sortes, seront infiniment moins nombreux.

Mais pour l’instant c’est encore une utopie, un but inaccessible.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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