Arrêtons de nous faire manipuler

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http://www.lavenir.net/article/detail.aspx?articleid=DMF20130504_00305796

Marre de vous faire manipuler? Pour couper l’herbe sous le pied des manipulateurs, il n’y a pas trente-six solutions : il s’agit de régler vos blessures.

«Méfions-nous, protégeons-nous, les manipulateurs sont parmi nous. » C’est en substance le message distillé par la littérature existante sur le sujet «comme si d’un côté, il y avait les gentils et de l’autre, les méchants». Fabien Rodhain, expert en approches positives, et Carmen de Wasseige, praticienne en psychothérapie, rejettent ce mode de pensée binaire. Avec leur ouvrage composé d’un roman et de clefs d’analyse (voir ci-contre), Autopsie d’une manipulation, le couple nous invite à une prise de conscience. «Les manipulations ne viennent pas que de l’extérieur. Non seulement notre intériorité peut nous rendre manipulateur mais en plus nous avons notre part de responsabilité dans les malheurs qui nous arrivent », avancent-ils. Des paroles mues par une aspiration : celle de pousser les lecteurs à effectuer un travail sur eux-mêmes pour ne plus se laisser embobiner mais aussi à devenir Adultes (*). «Car finalement l’autre, je n’ai aucun pouvoir de le changer. La seule personne que je peux changer, c’est moi », précise la psychothérapeute.

« Manipuler, c’est harponner un point faible », écrivez-vous dans l’ouvrage. Qui dit point faible, dit blessure. Est-il possible d’en être dénué ?

Carmen de Wasseige : À mon avis, il n’est pas possible de ne pas avoir – au moins – de petites blessures. Bien sûr il y a des personnes dont les blessures ne sont pas suffisamment profondes que pour les bloquer. Mais elles sont relativement peu nombreuses. La majorité des gens ont donc des traumatismes. Attention, ce n’est pas forcément quelque chose de terrible. Ce qui compte, c’est la façon dont l’événement en question est ressenti par l’individu. Et c’est l’émotion qu’il y a mis qui fera qu’il n’arrivera pas à le dépasser. Du fait de cette douleur, toutes les situations analogues qu’il va vivre dans le futur et qui vont lui rappeler cet écueil vont faire blocage. Et c’est précisément ce type de blessure qui ouvre la porte à la manipulation. Car on n’est plus «Adulte » dans ces cas-là. On n’a plus la maîtrise de nos comportements, de nos pensées, de nos sentiments… et on se laisse avoir. C’est le petit enfant qui a été blessé qui répond finalement.

Les manipulateurs utilisent les blessures de leurs interlocuteurs pour les amener là où ils le désirent.

 

Les manipulateurs utilisent les blessures de leurs interlocuteurs pour les amener là où ils le désirent.

À l’inverse, un événement « positif » peut-il être à l’origine d’une blessure ?

CdW : Complètement. Je prends ici l’exemple d’une fillette qui est adulée, qui est considérée comme une petite princesse par ses parents. Quand elle va être mise au contact du monde extérieur, elle va se rendre compte que ce n’est pas vrai. Ça va être un choc terrible pour elle de se rendre compte que ses parents ne disent pas la vérité et donc qu’elle ne peut pas leur faire confiance. Ben non, elle n’est pas une princesse! La fillette n’était pas préparée à ce rapport-là avec le monde extérieur et pour elle, cela risque vraiment de devenir un traumatisme.

Comment un manipulateur parvient-il à percevoir les points faibles de son interlocuteur ?

CdW : En général, les manipulateurs ont une grande expérience dans ce domaine, expérience qu’ils acquièrent déjà durant l’enfance. Imaginez un enfant qui aimerait tellement avoir l’attention de sa mère mais qui ne l’a pas. Celui-ci s’aperçoit qu’en tombant malade ou qu’en se blessant, il reçoit des câlins. Il va alors comprendre que pour obtenir ce qu’il souhaite, il doit passer par tel ou tel comportement. Il va grandir avec cet esprit-là : «que dois-je faire pour obtenir telle ou telle chose?». Et de ce fait, progressivement, il parvient à calibrer son interlocuteur, à découvrir son point faible.

Fabien Rodhain : Pour ma part, je ne me sens pas à l’aise avec l’idée de scinder les manipulateurs et le reste du monde. D’accord il existe des «vrais» manipulateurs, narcissiques et tout ce que vous voulez. Mais dans les situations de la vie courante, la non-reconnaissance de nos besoins ouvre le champ à ce qu’on puisse être manipulé ou… à ce qu’on manipule.

Prenons Monsieur X qui a envie de partir cet été à la montagne au lieu de la mer, endroit où Madame Y veut continuellement aller. S’il lui dit, «ça me ferait tellement plaisir qu’on parte à la montagne parce que j’adore ça », il s’affirme. Par contre, s’il lui dit : «La mer? Tu es sûre avec toutes ces marées noires, les méduses… », il n’est pas dans la reconnaissance de ses besoins, soit parce qu’il ne les écoute pas, soit parce qu’il ne sait pas les affirmer, peut-être même qu’il se ment à lui-même.

Des situations comme ça, on en rencontre tout le temps et pourtant cet homme, ce n’est pas un manipulateur avec un grand M. Mais si ça marche, on peut imaginer qu’il se décide à utiliser cette stratégie pour d’autres choses. Cette logique peut être appliquée à chacun d’entre nous, indépendamment de tout ce qui a pu se passer durant notre enfance. Quels sont mes besoins? Comment puis-je les exprimer avec bienveillance? Voilà les bonnes questions à se poser. On en vient à la notion de responsabilisation.

Fait intéressant : en fonction de son interlocuteur, on peut changer de « casquette »…

CdW : Effectivement. Une personne qui est une victime à un endroit – par exemple au travail, face à un patron dominant – va de manière presque incontournable endosser le rôle du persécuteur à un autre. C’est une façon pour elle de compenser. Mais l’âme humaine est ainsi faite. On se rend davantage compte quand on est dans une position de victime que celle du persécuteur.

Que peut-on faire pour dépasser cette souffrance qui nous habite et nous pourrit la vie ?

CdW : Tant qu’on n’a pas réglé nos problèmes, la vie nous repasse le plat, j’en suis convaincue. Mais à chaque fois, c’est une formidable occasion qui se présente à nous pour dépasser cette souffrance. Évidemment, cela ne se fait pas en un claquement de doigts. C’est douloureux. Il s’agit de se regarder en face tel que l’on est, avec les erreurs qu’on a pu commettre. «Ben oui, peut-être me suis-je repliée sur moi-même. Non, ce ne sont pas les autres qui m’ont mise à part mais moi qui me suis vexée de telle ou telle remarque car une blessure de rejet a été réactivée. Et puis, un jour, j’ose me lancer, en renvoyant ma touche d’humour personnelle à la personne qui m’a titillée. Et là je m’aperçois que tout le monde rigole, que je me sens super bien. Je réitère l’expérience plusieurs fois et je constate alors que personne n’avait rien contre moi : je m’excluais de mon propre chef.» On n’est pas une victime par hasard. La clé, c’est de se demander quelle est notre part de responsabilité là-dedans.

(*) L’état du moi «Adulte » est caractérisé par un ensemble de sentiments, d’attitudes et de types de comportements lui appartenant en propre, et adaptés à sa réalité actuelle.

Fabien Rodhain & Carmen de Wasseige, «Autopsie d’une manipulation », Editions Jouvence, 318p. www.fabienrodhain.com

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