Économie, des lions menés par des ânes

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Dans un livre paru en 2003, l’économiste français Charles Gave avait anticipé le crash économique qui touche notre pays aujourd’hui.

 

Photo d'illustration.
Photo d’illustration. © Avantis Stock / Sipa

 

Par Jean Nouailhac

 

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  • Par Marc Vignaud

 

Il aurait pu être professeur d’économie ou haut fonctionnaire. Il s’est finalement contenté de réussir brillamment dans la gestion et la finance internationale. Charles Gave est un cas. Un vrai libéral qui a fait fortune hors de France, à Londres comme analyste financier, puis à Hong-Kong comme stratégiste de marché. Il s’est efforcé de comprendre les phénomènes sous-jacents, les plaques tectoniques de la mondialisation en étudiant de près les interconnexions entre la finance, l’économie et la politique. Pour mieux comprendre les batailles, on y voit toujours plus clair du haut de la colline que du bas de la tranchée.

Évidemment, il a fait de belles études : DESS d’économie à Toulouse, Sciences Po à Paris et un MBA à New York. Il a surtout été proche, pendant une vingtaine d’années, de Milton Friedman, le célèbre Prix Nobel d’économie en 1976, fondateur de l’École de Chicago, critique pugnace de l’intervention étatique et des politiques keynésiennes, grand défenseur du libéralisme.

L’État et les technocrates sont toujours les gagnants

Charles Gave a attendu ses 60 ans pour publier son premier livre en 2003. Des lions menés par des ânes, essai sur le crash économique (à venir mais très évitable) de l’Euroland en général et de la France en particulier (Éd. Robert Laffont) s’est écoulé à 20 000 exemplaires. Un premier succès d’estime. Que nous dit-il dans son ouvrage ? Que les entrepreneurs français sont des « lions », que les fonctionnaires et une bonne partie de la classe politique sont des « ânes ». Que nos « élites » ont passé leur temps à chercher des solutions à des problèmes qui n’existaient pas et fait beaucoup d’efforts pour éviter les vrais défis que la France avait affrontés et allait encore devoir affronter. Que les politiques économiques, monétaires et sociales de ces élites entravent toutes les libertés en freinant la croissance. Les seuls gagnants de cette dérive perpétuelle sont toujours les mêmes : l’État et ses technocrates, jamais l’emploi ni les profits, ces derniers étant la condition des emplois de demain.

Des lions menés par des ânes est original à plus d’un titre, avec cette approche pragmatique de l’économie qui consiste à utiliser des graphiques simples et explicites, faciles à comprendre, comme le ferait un Que sais-je ? intelligent. Ce livre possède également de l’humour, ce qui est rare dans ce genre d’exercice, avec des citations bien senties. « Si on paie ceux qui ne travaillent pas et si on impose ceux qui travaillent, il ne faut pas s’étonner si le chômage augmente » (Milton Friedman), ou encore : « Lorsque les riches s’appauvrissent, les pauvres crèvent de faim » (proverbe chinois).

Il faut toucher le fond pour remonter à la surface

Vers la fin de l’ouvrage, après une implacable démonstration sur les dérives du « tout-État », Charles Gave enfonce le clou : en France, « le citoyen ordinaire est abruti par une propagande (étatique) incessante » et « la police des pensées veille », cette « pensée unique » qui est « une invention typiquement française. » En vérité, écrit-il, « la France n’est plus aujourd’hui en démocratie, mais un pays en coupe réglée sous le joug d’une écrasante technocratie ». Et il ajoute : « Les technocrates au pouvoir et leur idéologie SONT le problème, et attendre d’eux la solution est hilarant. Cela revient à confier la clé de sa cave à vins à un sommelier alcoolique. »

L’intérêt porté par le public à son livre a fini par convaincre Charles Gave de continuer ses recherches sur le « social-clientélisme » à la française et sur ceux « qui ont dépensé toute l’épargne accumulée par les générations précédentes, puis emprunté l’épargne future de leurs enfants et maintenant de leurs petits-enfants ». Ainsi, vont naître par la suite plusieurs essais, dont Un libéral nommé Jésus (2005), Libéral, mais non coupable (2009) et L’État est mort, vive l’État ! (2010), ce dernier ouvrage sous-titré Pourquoi la faillite étatique qui s’annonce est une bonne nouvelle. Autrement dit : quand on est en train de se noyer dans la piscine, il faut d’abord toucher le fond, pour pouvoir, ensuite, mieux remonter à la surface… Aurait-on fini par atteindre, dix ans après Des lions menés par des ânes, le bas de cette échelle ?

Un pilote d’avion aux commandes d’une locomotive

Entre-temps, Charles Gave est entré au conseil de la SCOR, un réassureur français de classe mondiale, présidée par Denis Kessler. Il a aussi fondé un think tank libéral, l’Institut des libertés. En 2013, il fête à la City de Londres, avec des amis, son 70e anniversaire et ses 50 ans de recherches en économie depuis ses études supérieures à Toulouse. Et que constate-t-il ? Que les choses continuent de s’aggraver : « L’État n’est bon à créer ni richesse, ni liberté, ni emploi, ni croissance. Tout au plus des fonctionnaires. » Si le taux de croissance de l’économie française ne cesse de baisser structurellement, c’est à cause de cette « évidence accablante : plus la part de l’État dans l’économie est forte, plus la croissance est faible. Plus la croissance est faible, plus le taux de chômage monte. Plus le taux de chômage monte, plus les dépenses de l’État augmentent. Et plus la croissance est faible… Un cercle vicieux dans toute son horreur. »

Pire encore quand Tartuffe s’en mêle : « Comme Tartuffe, les socialistes se servent de la morale, qui est utilisée par eux comme un instrument de domination sur les autres et non comme quelque chose qui doit être vécu intérieurement. » Résultat : « Cette hypocrisie qui autorise une captation illégitime des biens [des autres aboutit] toujours et partout à un appauvrissement général. » Charles Gave va encore plus loin dans l’une de ses interventions récentes à l’Institut des libertés : « Einstein disait que la définition de la folie, c’était de faire la même chose toujours et encore, en espérant à chaque fois des résultats différents. Nous y sommes. Nous sommes gouvernés non par des incompétents mais par des fous. »

Pour en revenir à nos « lions » et nos « ânes », le premier livre de Charles Gave, il se concluait sur cette phrase : « Attachez vos ceintures, la météo annonce de considérables trous d’air, le pilote de l’avion est fou et pense qu’il est aux commandes d’une locomotive. » Prémonitoire, n’est-ce pas ?

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