Economie et différenciation des sexes

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Les femmes gagnent en moyenne 31% de moins que les hommes, pour travail égal. ccLflickr/Stefan1981

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Anthropologues, ethnologues, sociologues, psychologues et psychosociologues nous ont bien démontré que les traits de caractère dits « féminins » ou « masculins » diffèrent d’une société à l’autre. Le nom de Margaret Mead est fréquemment associé à ce constat, à juste titre.D’autre part, le structuralisme, auquel est attaché le nom de Claude Lévi-Strauss, montre que la différentiation sexuée des rôles et des traits de caractère est un élément structurant de toute vie sociale, et se combine avec toutes sortes d’autres différentiations selon la place occupée dans la société. Ces différentiations prennent des formes assez diverses dans le temps (elles évoluent) et dans l’espace, mais leur existence est une donnée quasiment universelle. Pourquoi donc ?

Les économistes détiennent quelques-unes des réponses à cette question. D’abord, la division du travail. La spécialisation, combinée avec l’échange et la mise en commun, est une des clés de la lutte pour la vie, et de l’amélioration des conditions de vie. Considérons par exemple le problème de l’eau. Aujourd’hui l’existence d’une panoplie de métiers permet de capter, traiter, acheminer et distribuer l’eau, en mobilisant pour cela moins de 1 % de la population. Le résultat est bien meilleur que lorsque chaque foyer devait se débrouiller pour aller puiser son eau au puits ou à la rivière.

Cependant, même dans les économies primitives, on observe une division du travail qui a facilité l’approvisionnement en eau, et cette division du travail est le plus souvent sexuée : passer chaque jour une ou deux heures aux corvées d’eau est plus compatible avec la culture ou la cueillette de fruits et légumes et autres denrées alimentaires qu’avec la chasse au gros gibier ou avec les expéditions commerciales à longue distance. Il est pratique d’orienter les petites filles dans cette direction, ultérieurement compatible avec les responsabilités qu’elles auront comme mères nourrissant leurs enfants au sein, plutôt que dans celle du maniement des armes. La culture de telles sociétés transcrit volontiers cette orientation des enfants dans un sens économiquement efficace comme un ensemble de caractères les uns masculins (l’attrait pour les armes, la chasse et la guerre) et les autres féminins (aller chercher l’eau au puits, cultiver le millet et cuisiner). Les stéréotypes servent à orienter les individus, et particulièrement les jeunes, dans un sens qui facilite l’action commune, la collaboration de tous en vue de la survie.

On remarquera que nos ancêtres n’ont pas été dupes de ce qu’il peut y avoir de conventionnel dans ces orientations sexuées. Par exemple un mythe comme celui des Amazones montre qu’ils savaient que les femmes ne sont pas intrinsèquement incapables de manier le javelot et l’épée. Mais ces conventions étaient utiles, dans un certain état des savoirs, des techniques et de l’organisation ; la doxa les présentait comme voulues par les Dieux, comme faisant partie de l’ordre du monde ; cela facilitait les choses – diminuait les coûts de transaction, dirait l’économiste. Des évolutions formidables ont eu lieu, mais assez lentement, jadis, pour que chaque génération puisse considérer sa doxa comme quasiment immuable. Le propre des traditions efficaces est de se présenter comme étant valables de toute éternité, tout en se prêtant assez souplement aux changements requis par l’évolution des techniques, du climat, de la densité de population, etc.

L’accélération du changement rend plus difficile la croyance en un éternel féminin et en un éternel masculin. Des évolutions se sont faites à grande vitesse, comme la féminisation des enseignements élémentaire et secondaire, des professions médicales ou encore de la magistrature, si bien que les esprits un peu simplets, ceux qui jadis auraient adhéré au mythe de « natures » féminine et masculine inchangées depuis Adam et Ève, sont maintenant les supporters d’un nouveau mythe, celui du progrès que constituerait une possibilité de choix strictement individuel des professions et des modes de vie, sans aucune influence du sexe et des stéréotypes qui lui sont associés. Le mythe de la nature unisexe, une nature laissant le genre totalement indéterminé, a remplacé pour une bonne part les mythes justifiant une stricte dualité des rôles selon le sexe. Pourquoi cela ? Parce que ce nouveau mythe met de l’huile dans les rouages, facilitant des changements qui auraient provoqué de forts grincements dans les engrenages économiques et sociaux si l’ancienne mythologie était restée dominante.

Les mythes transposent dans un registre ontologique des commandements ou autorisations de nature pratique. De ce fait, ils conduisent à des excès ceux qui les prennent trop au pied de la lettre. À l’époque où une « nature » féminine se différenciait ontologiquement d’une « nature » masculine, on a été trop loin dans les interdictions faites aux femmes d’exercer des fonctions réputées masculines, et aux hommes de pénétrer sur les chasses gardées féminines. Puis, comme il arrive souvent, le mouvement de balancier a été excessif. Au lieu de se limiter à autoriser les femmes à être ingénieur, soldat ou ministre et les hommes à s’occuper des bébés et à faire la cuisine, la mythologie en cours de formation depuis environ deux siècles a fini par déboucher sur l’idée que chacun doit choisir la panoplie complète de ses traits de caractère, de ses attirances sexuelles et de ses modes de vie. Comme on disait en mai 68 : « il est interdit d’interdire ».

Il est vrai que nos sociétés mécanisées et informatisées n’auraient pas pu fonctionner correctement en ayant une répartition rigide des rôles masculin et féminin à l’échelle de la macro-société, pas plus que l’Inde ne peut accéder à la modernité sans que soit bousculé le système des castes, mais l’utilité d’une répartition des rôles entre hommes et femmes n’en demeure pas moins, surtout à l’échelle de micro-sociétés comme les familles et certaines organisations.

Au sein d’une famille, il est rationnel que s’institue une division du travail entre les conjoints et entre parents et enfants. Nous ne nous étendrons pas sur cette dernière, puisque cette analyse est centrée sur la différentiation selon le sexe plutôt que selon l’âge, mais les attaques bécassines dont fait l’objet l’existence de statuts propres à chacun des âges de la vie ne sont pas moins nocives que leurs homologues relatifs aux rôles sexués. Centrons-nous donc sur ces derniers. Pourquoi faudrait-il, par exemple, que l’homme pouponne autant que la femme ? Le lait maternel a, semble-t-il, des qualités spécifiques, et le contact avec le sein n’est pas sans avantage pour le nourrisson : il n’est donc pas illogique que dans la plupart des familles la mère consacre plus de temps aux bébés que le père. Et puisque, de manière générale, une certaine division du travail est un facteur important de productivité, au sein de la famille comme dans les entreprises, pourquoi serait-il mauvais que la mère persévère dans la spécialisation qui s’est ainsi amorcée ? Du moment que rien n’empêche un couple d’opter pour une division du travail différente, ou est le problème ?

L’adoption nettement majoritaire d’une telle spécialisation des conjoints présente également des avantages pour le reste de la société. Certains font des gorges chaudes du fait qu’un employeur puisse préférer une femme pour tel poste, et un homme pour tel autre. Mais cet employeur est tout simplement à la recherche de la personne adéquate pour assurer telle fonction, et la répartition des rôles à l’intérieur de la cellule familiale interfère évidemment avec cette adéquation. Il convient par exemple que les enfants, jusqu’à un certain âge, trouvent quelqu’un à la maison quand ils rentrent de classe. L’existence d’un modèle dominant, aboutissant par exemple à ce que la mère plutôt que le père assume cette fonction dans 75 % des couples parentaux, aide l’employeur à faire son choix : il évitera d’embaucher pour un poste impliquant souvent un travail tardif une jeune femme ayant des enfants en bas-âge, ou susceptible d’en avoir prochainement, à moins qu’elle n’ait un mari un tantinet papa poule, et professionnellement libre de rentrer tôt à la maison. En quoi cela serait-il répréhensible ? Il ne s’agit pas de discrimination, mais de la recherche d’une personne pouvant s’épanouir dans les fonctions que l’entreprise lui demande d’exercer, ce qui sera bon pour son travail comme pour elle-même.

Les conventions ont donc leur utilité. Dans certains domaines, elles sont indispensables : par exemple, la conduite à droite n’est pas intrinsèquement plus rationnelle que la conduite à gauche, mais il est hautement rationnel que dans un pays donné tout le monde roule du même côté : cela facilite grandement la prévisibilité des comportements, et donc la circulation. Les stéréotypes, que l’on traîne souvent dans la boue, jouent assez souvent un rôle analogue. Pourquoi, par exemple, faire du dimanche (ou du samedi, ou du vendredi, selon les pays), un jour de congé ? Parce que c’est pratique : si vous voulez voir des amis, des parents, ou tout simplement passer une journée tranquille en famille, vous savez que ce jour-là les gens que vous voulez inviter ne seront probablement pas empêchés par des obligations professionnelles, et que votre conjoint et vos enfants seront eux aussi probablement plus disponibles pour des activités communes. Cela n’empêche pas que certains travaillent le dimanche, parce qu’il y a des tâches professionnelles indispensables, et aussi quelques personnes qui trouvent un grand plaisir dans leur activité professionnelle.

Ceci nous amène à la conclusion que la famille de type maman poule et papa coq, et bien d’autres organisations dites traditionnelles, ne sont pas forcément des survivances de temps obscurs, mais des choix de vie qui peuvent être rationnels et utiles pour la société et pour l’économie, pourvu qu’ils ne soient pas davantage imposés que leur contraire par des idéologues installés dans les palais de la République.

 

Les individus, les familles, les entreprises, les sociétés, font des changements, s’aperçoivent que certains sont heureux et d’autres malheureux, et corrigent le tir : la vie est une succession d’essais, qui débouchent sur un pourcentage élevé d’erreurs, mais aussi sur des manières de faire bénéfiques qui se généralisent dans une certaine mesure, produisant une utilité du fait même de cette généralisation. Les tentatives de déconstruction systématique des stéréotypes par des Diafoirus de la sociologie sont, dans nos démocraties, la forme atténuée des opérations de remodelage des idées et des mœurs par les commissaires politiques des régimes communistes.

Ce remodelage a souvent connu l’échec : ce fut par exemple le cas pour l’essai d’éradication de la religion par les apparatchiks de la Russie soviétique ; après quelques décennies de persécution et de mise en veilleuse l’Eglise orthodoxe a refait surface. Il y des chances sérieuses pour que la tentative de construction d’une société unisexe à laquelle se consacrent certains politiciens français et européens ne soit pas davantage couronnée de succès à long terme. Mais il serait quand même hautement préférable que nos apprentis commissaires politiques nationaux ne fassent pas subir aux Français des malheurs comparables pendant plusieurs décennies, temps que les chimères les plus résistantes mettent à passer de vie à trépas.

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