Le paternalisme libertarien : « influencer » pour améliorer le bien-être des individus ?

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http://www.economiematin.fr/les-experts/item/10489-paternalisme-libertarien-theorie-economique-bien-etre-des-individus/?utm_source=newsletter&utm_medium=Email&utm_campaign=NL-2014-06-23

Par , doctorant en économie et créateur du blog Captain Economics.

NDLR : voici une idée pragmatique qui prend en compte la réalité et non pas ce qui devrait être. Et si la seule voie pour une véritable démocratie était la dictature ? Et s’il était plus efficace de partir de l’idée que les gens ne savent pas ce qu’ils veulent ? Voilà un beau sujet pour le prochain Bac !!!

Supposons que vous arriviez à la cafétéria de votre école, et qu’au lieu de la disposition classique des différents plats, la direction de votre établissement ait décidé de mettre en avant les salades et plats équilibrés, tout en vous laissant toujours le choix d’aller prendre un burger-frites si vous le souhaitez (mais en mettant le stand de burger à l’étage).

Cet exemple tout simple est une application de ce qu’est le paternalisme libertarien : « paternalisme » car l’objectif est d’influencer votre choix et « libertarien » car vous avez toujours le choix d’aller manger un burger si vous le désirez (il n’y a pas d’interdiction, à la différence du paternalisme pur, lorsque votre père vous disait « Kevin tu manges ta salade ou je t’en colle une ! »).

Cette notion de paternalisme libertarien a été développée par l’économiste Richard Thaler et le juriste et philosophe américain Cass Sunstein (source : « Libertarian Paternalism » – American Economic Review, 2003). La base de cette théorie est que les individus ne sont pas, contrairement à la théorie économique classique, totalement rationnels, et que pour des raisons diverses et variées (biais cognitifs, biais heuristiques….), leurs choix ne sont donc pas toujours optimaux. Le paternalisme libertarien s’appuie donc sur (1) un large panel d’expérience et de recherche en économie et en psychologie (proche de l’actuel économie comportementale ou finance comportementale) afin de comprendre pourquoi les individus font des choix parfois non-rationnels entrainant une diminution de leur bien-être et (2) la notion « d’architecture des choix », afin de revoir la façon dont sont présentées les différentes options qui s’offrent à vous pour vous orienter vers « le choix optimal », mais sans diminuer le nombre total de choix (donc en théorie, sans limiter le niveau de liberté). Pour faire simple, vous avez encore le choix entre le même nombre d’alternative, mais celles qui paraissent le « mieux » vont être mises en avant afin d’influencer votre choix.

Mais comment définir ce qui est un choix « optimal » et comment être sûr que le but du paternalisme libertarien est in fine d’améliorer le bien-être des individus et non pas de manipuler davantage encore les individus pour imposer certains choix ? Les « coups de pouce » (« Nudge » étant le titre du best-seller de Sunstein & Thaler à ce sujet) proposées dans le cadre du paternalisme libertarien tendent à diriger les individus vers des situations qui semblent très largement acceptées par la population. Par exemple, être en bonne santé est une caractéristique que la grande majorité des individus souhaitent ; et pour être en bonne santé à court et/ou à long-terme, il semble donc préférable de ne pas fumer, de manger à peu près équilibré et de faire du sport. Le paternalisme libertarien aura donc comme objectif, via la mise en place d’une nouvelle architecture de choix, d’influencer les individus vers des choix quotidiens (faire du sport, moins fumer…) ayant comme objectif de répondre au besoin évoqué par les individus : celui d’être en bonne santé (et donc aussi au bien-être général de la société).

Une notion importante du paternalisme libertarien est celle de ne pas diminuer les libertés individuelles. Pour reprendre un excellent article d’Adrien Barton « Définition et éthique du paternalisme libertarien« , « là où une intervention paternaliste classique interfère avec la liberté d’un agent, une intervention paternaliste libertarienne interfère avec son autonomie ». L’autonomie est définie comme ayant deux dimensions : (1) l’indépendance, qui consiste au fait qu’un individu puisse effectuer des choix indépendamment de la manipulation d’autrui et (2) l’auto-régulation, qui fait qu’un individu agit en accord avec des règles qu’il s’est lui-même fixées. En suivant cette définition, et bien qu’il soit possible de trouver des exceptions, le paternalisme libertarien a donc tendance à diminuer l’indépendance des choix, mais à améliorer l’auto-régulation des individus. Combien de fois vous-êtes vous dit « cette année je mange sain » avant de succomber à l’odeur artificielle de pain en passant devant une boulangerie ?

Le marketing influence en permanence le niveau d’indépendance des agents, en tendant d’ailleurs bien souvent à aller à l’encontre aussi de l’auto-régulation et donc à fortement diminuer l’autonomie des individus (par exemple en vous incitant à manger toujours plus, allant à l’encontre de votre règle « ne pas être obèse »). Tout comme le marketing, le paternalisme libertarien essaye d’influencer les décision des agents, mais avec comme objectif d’améliorer leur bien-être (selon une certaine vision « commune » du bien-être il est vrai, ce qui peut d’ailleurs poser d’autres problèmes) en aidant l’auto-régulation. D’un point de vue éthique, et pour ne pas entraver la liberté et l’autonomie des agents, il faudrait que les différents choix d’architecture soit transparents et/ou acceptés par la majorité. Par exemple dans votre cantine, il pourrait il y avoir un vote afin de savoir si les individus souhaitent que les fruits soient mis en avant afin de les aider à en manger davantage, et/ou qu’un panneau expliquant clairement pourquoi les fruits sont présentées avant les autres desserts soit affiché à l’entrée de la cafétéria.

Un exemple concret d’application de cette théorie est le système d’épargne retraite par capitalisation aux USA (« 401K plan »). D’un point de vue du bien-être individuel, un individu doit disposer d’un certain capital lui permettant de vivre lorsqu’il ne sera plus capable de travailler. Cependant, différentes recherches montrent que les individus ont des difficultés à réaliser des choix intertemporels impliquant un renoncement présent pour un gain futur (comme c’est le cas lorsque l’on met de côté de l’argent pour sa retraite) et ont par exemple tendance à minimiser les probabilités les concernant (par exemple la probabilité d’avoir un accident). Dans cette situation, le paternalisme libertarien a donc comme objectif d’influencer les individus pour les aider à mieux gérer leur argent, afin de ne pas se retrouver à la rue au moment de la retraite ou en cas d’accident. Cependant, il est important qu’un individu souhaitant profiter à 100% du présent sans se soucier de l’avenir puisse le faire s’il le désire (c’est un choix de vie, s’il préfère se payer une Porsche à 20 ans et finir sa vie dans la rue, très bien !). Auparavant aux USA, un individu souhaitant cotiser à un système d’épargne par capitalisation « 401K » devait cocher l’option « YES » sur un formulaire (par défaut, l’option retenue était donc « NO »). Désormais, l’option « YES » est cochée par défaut ; l’individu a toujours le choix de ne pas cotiser s’il le souhaite (et donc de gérer son capital autrement) mais un individu non-informé ou ayant la flemme de lire les papiers sera automatiquement inscrit à ce plan, car cela devrait « en moyenne » améliorer son bien-être intertemporel.

Conclusion : Le paternalisme libertarien a donc comme objectif final d’améliorer le bien-être des individus, sans diminuer les libertés individuelles. Les dérives de « manipulations » (politique ou via des lobbys) existent clairement, mais dans de nombreux cas, le paternalisme libertarien semble être « la meilleure moins mauvaise option » pour permettre aux individus de faire des choix maximisant leur bien-être intertemporel. Pour éviter ces dérives, il est important que les différentes méthodes et choix d’architecture mis en place pour vous « influencer vers le choix rationnel » soient transparents et connus de tous. Par exemple au moment de l’application du choix par défaut du « YES » au plan de système d’épargne retraite, il aurait été préférable que le changement d’architecture et les raisons de ce changement soient clairement expliquées aux individus, afin de réellement participer à l’amélioration de leur bien-être sans (trop) diminuer le niveau d’autonomie et en évitant d’infantiliser les individus.

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