« Même pas mal ! Même pas peur ! » C’est par la méthode Coué de ces devises infantiles que s’exprime en fait la terreur la plus irrationnelle.

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De Paris à Bruxelles, l’expression du deuil terroriste et son traitement médiatique sont symptomatiques du festivisme contemporain tel qu’a pu le définir Philippe Muray.

La colère niée : après le choc traumatique de l’annonce d’un crime de masse, la colère populaire est le sentiment le plus spontané. Pourtant, les médias ne cessent de l’occulter, afin de ne pas alimenter les amalgames ni de compromettre la kermesse antiraciste. Les badauds immédiatement rédempteurs sont ceux qui seront sélectionnés pour passer à la télé. Saisis d’une illumination qui n’a rien à envier à la martyrologie chrétienne, ils participent à la fête de l’absolution. Ainsi, quelques heures après les attentats, un couple s’est empressé d’expliquer sur BFM TV qu’il ne fallait « surtout pas céder à la haine ». Puis un étudiant a affirmé qu’il continuerait « à rire ». Pusillanimes et festifs, ces hommages sont insultants pour les familles touchées qui n’attendent probablement pas du passant filmé qu’il rachète à lui seul l’assassinat qui les frappe.

La mémoire évincée : sur les places de Belgique et d’Europe, tout comme après les attentats de Paris, les caméras sont braquées sur une empathie d’un nouvel ordre qui a vu le jour au moment des assassinats de Charlie Hebdo. Les pancartes « Je suis Bruxelles » ou « Je prends l’avion » fleurissent imperturbablement. Incapables de vivre le deuil pour autrui, les badauds sont immédiatement pris dans un processus d’identification narcissique : je ne peux souffrir que lorsque je suis moi-même victime. Aussi, pour rendre hommage, je dois donc être. La victime réelle est effacée dans un deuil amnésique et impersonnel où son visage est remplacé par un slogan. On se commémore soi-même afin d’être en harmonie avec la « facebookisation » du monde. « Ami, si tu tombes, un ami sort faire la fête à ta place ! » – et chacun de déposer une bougie, une fleur ou une larme devant les caméras d’information continue, noyant la véritable détresse des familles touchées dans une soupe de chagrin en brique. Sans fondement national ou religieux, la communion n’est qu’une collection de sentiments informes : il suffit d’être là et de partager avec les autres (et, si possible, sur les réseaux sociaux) sa vertu inaltérable et sa présence magique.

La pudeur en éclat : dans notre culture européenne, le deuil est toujours pudique. L’immense déferlement d’affliction solidaire est emblématique du nouvel ordre exhibitionniste. « Rien ne demeurera sans être proféré », écrivait Mallarmé. Désormais, rien ne demeurera sans être profané : telle est la loi canonique d’i>Télé/BFM. Ainsi, peu sensibles à la communion discrète, des lycéens ont distribué des free hugs Place de la Bourse à Bruxelles, transmuant l’hommage aux morts en surboum compassionnelle.

Le déni puéril : « Même pas mal ! Même pas peur ! » C’est par la méthode Coué de ces devises infantiles que s’exprime en fait la terreur la plus irrationnelle. Le courage est toujours une victoire sur la peur. Sa négation est aussi inconsciente que régressive, car elle insulte la réalité du crime et nie la réalité du risque par une pirouette kitsch et récréative.

Ainsi, en refusant les justes étapes du deuil guerrier et en les substituant par un esprit de fête, la compassion médiatisée parachève le processus de destruction de la culture historique. Sous le double étendard de l’inconséquence joyeuse et de la bonne conscience, l’antiracisme peut dévider son idéologie. Pourtant, les pancartes œcuméniques se taisent soudainement lorsque la bombe éclate à Ankara ou à Tunis : « Je Suis » s’arrête toujours aux frontières festives et occidentales du Moi.

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