LES 4 PRINCIPES

VU DE MON JARDIN LE MONDE EST LOINTAIN ET PROPICE A UNE VUE PLUS GLOBALE...

 

4.1. Le principe de non-sincérité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Celui qui sait gérer le cours des fleuves leur ouvre passage pour diriger le flot. Celui qui sait gouverner le peuple l’incite à s’exprimer publiquement. (Annales des Han, chapitre 29, les 36 stratagèmes).
Nous savons qu’il est difficile d’analyser froidement nos propres relations. Plus nous sommes concernés par ce qui se passe, moins nous le voyons " objectivement ". (Nous avons dit et répété dans d’autres ouvrages, que " toute communication est subjective ", nous avons vu au début de ce livre que la seule réalité dont nous pouvons parler se décrit en termes de " la façon dont je vois la relation ". Par " objectif ", nous entendons ici : le plus près possible du territoire.
Il faut apprendre à " prendre nos distances " d’avec les relations. Quoi qu’il arrive, ne vous identifiez pas avec ce qui se passe. Soyez-en le témoin, l’observateur. (Bhagwan Rajneesh. Le livre des secrets. p. 122).
On ne peut conduire et maîtriser nos interactions si on a l’impression d’en faire partie ; il faudra donc que les cédistes apprennent à se dissocier, dans l’action même, c’est-à-dire à se voir agir, comme s’il s’agissait d’un grand frère sous surveillance.
Notre cours de base fait référence à l’un des principes fondamentaux de la CD : le principe de non-sincérité, ou, pour utiliser des termes déjà connus ailleurs, le principe de détachement.
Expliquons le fonctionnement de ce principe à partir de la façon habituelle dont nous considérons les interactions. Soit une chaîne de messages échangés entre A et B, que nous allons écrire, pour simplifier, de façon linéaire :

...A---M1---B---M2---A---M3---B---M4---A---M5...

Cette chaîne représente les échanges entre A et B au cours d’une conversation ; la nature des messages (M1, M2, M3...) peut être verbale ou non-verbale, sourires, gifles...
Habituellement, nous considérons que ce que nous disons ou faisons avec B, est, en quelque sorte une partie de nous-mêmes ; et ce que B nous répond, ne nous laisse pas indifférent. Nous sommes donc concernés, à la fois par ce que nous disons et par ce que l’on nous répond. C’est la conception dite " normale " de la communication. On fera remarquer, que cette conception, soit-disant basée sur la sincérité, montre, à l’évidence que nous voyons la communication de notre seul point de vue : nous sommes bien " le centre du monde ". La chaîne de communication sera ponctuée ainsi :

..A---M1)---B---(M2---A---M3)---B---(M4---A---M5)..

En nous situant au centre de la communication, nous évacuons notre interlocuteur. Concrètement, dans l’action, cela signifie que nous prêtons une telle attention à ce que nous faisons que nous ne savons pas voir comment l’autre réagit.A l’inverse, la pratique du MND nous apprend à positionner l’autre au centre de la relation, en ponctuant ainsi la chaîne :

..A---(M1---B---M2)---A---(M3---B---M4)---A---(M5..

Il s’agit de la même chaîne, mais cette fois ci , nous nous sommes mis en marge de ce qui se passe. Nous sommes complètement dissociés par rapport à ce qui se passe, à la communication. Nous sommes au balcon en train de nous regarder dans notre prestation d’acteur ; nous sommes donc dans une bonne position pour dicter à l’autre Moi la bonne conduite à tenir. Tout se passe comme si nous n’étions pas concernés, ni par ce que nous faisons, ni par ce que l’autre nous dit et nous fait. D’où le nom provocateur de ce principe et de sa pratique : le principe de non-sincérité, auquel on a le droit de préférer le nom plus zen de principe de détachement.
On nous dit souvent que cette façon de procéder n’est pas " naturelle " ; nous répondons : certes, elle n’est pas culturellement majoritaire, tout ce que nous avons appris à l’école va à l’encontre de ce principe. Nous sommes, en effet, généralement fiers de pouvoir affirmer des propos du genre : " Moi, je suis toujours sincère ", Je dis toujours ce que je pense, même si cela ne plaît pas. " On ne peut nier qu’il est parfois agréable, et de plus souhaitable d’être sincère, (dans les relations de couple par exemple) ; et d’une façon générale, chaque fois qu’il n’y a aucun problème relationnel à l’horizon. Simplement si nous sommes dans une relation conflictuelle, ou simplement au sein d’une relation d’affaires, il sera préférable d’utiliser ce nouveau modèle de pensée, plus efficace. Chacun de nous, devant une difficulté de la vie qui peut être résolue par la prise de contrôle de la relation avec autrui se doit de choisir entre la sincérité à tout prix avec l’échec en bout de piste, ou la prise en considération de notre objectif qui repose, en fait, sur la reconnaissance de l’autre, comme différent de nous.
L’application du principe de détachement n’est pas le seul savoir-faire que le cédiste doive apprendre pour appliquer un comportement non dualiste. Il lui faut une formation complète, l’amenant à opérer en lui-même un authentique changement 2 dans sa propre façon d’agir.
Cette formation peut se résumer en trois mots qui symbolisent les trois étapes de la démarche CD : Connaître, Analyser et Modifier, ce qui peut se dire autrement : la connaissance et la maîtrise des interactions pour pouvoir les changer.
Il faut d’abord apprendre à faire parler autrui, et parallèlement à l’écouter ; c’est la maîtrise des silences, des reformulations... Ensuite, il faut apprendre à analyser ce qui vient de se passer : analyser le contenu des propos échangés et la nature de la relation que l’on vient de vivre. Puis, apprendre à tracer la voie des changements que l’on désire conduire dans cette interaction particulière.
Sans ce savoir-faire particulier, les outils de notre méthode leur sont aussi utiles qu’une boîte à outils dans les mains d’un manchot.
Le principe de la dissociation, ou principe de non-sincérité permet aux cédistes de mieux contrôler la nature, et la variété des actions qu’ils mènent. Ils resteront calmes, et joueront la note juste, en fonction du contexte : ils sauront se montrer aussi bien autoritaires que soumis, pacifiques ou en colère, calmes ou exaltés, sincères ou stratégiques. Ils apprendront vite que la meilleure façon d’obtenir quelque chose de quelqu’un est rarement de le lui demander en prenant la position dominante. Ils apprendront les vertus et la terrible efficacité de la position complémentaire basse : ils sauront feindre de ne rien savoir, feindre de laisser faire, car c’est la position la meilleure pour observer. Or, nous le savons en CD, sans observation correcte, pas d’analyse correcte et pas de changement correct.

Celui des deux interlocuteurs qui est en mesure de se mettre plus facilement, plus promptement et plus fréquemment en position basse "gère" donc plus facilement l'interaction. (MALAREWIECZ Jacques-Antoine : Guide du voyageur perdu dans le dédale des relations humaines, ESF, 1992, p. 68).

4.2. La non-généralisation

 

Nous ne pouvons pas ne pas généraliser, autant en faire son deuil tout de suite. Beaucoup de nos généralisations sont légitimes et nous évitent bien des tracas. Par exemple, nous généralisons quand nous reconnaissons, dans une situation donnée, une situation déjà vécue, même approximativement, et que nous lui appliquons les solutions qui nous ont réussi dans la précédente. Comme le dit un auteur : heureusement que nous généralisons sinon, chaque fois que nous nous trouvons devant une porte à ouvrir, il nous faudrait réapprendre les gestes, sous prétexte que la porte n’est pas exactement la même que les précédentes.
Généraliser, c’est, à partir d’un petit nombre d’observations concrètes, émettre une idée abstraite qui recouvrira d’avance toutes les observations futures qui ressembleront à celles qui ont provoqué la généralisation.
J’ai deux copains antillais particulièrement dragueurs, et je pense que tous les antillais sont dragueurs. Ce genre de généralisations s’incrustent particulièrement bien en nous, d’autant plus qu’elles contiennent souvent une grande part de vérité. Et qu’elles valident par là, les futures généralisations que je ferai. Autrement dit, plus je généralise, plus j’observe à quel point j’ai raison de généraliser, et plus la généralisation devient mon mode majoritaire de pensée, mon mode majoritaire de me tromper.
Car, disons-le clairement, la généralisation fait partie de nos erreurs les plus fréquentes de raisonnement. Même si parfois, une généralisation (qui se reconnaît aux formules " toujours ", " jamais ", " tous les... "...) s’avère " vraie ", cela ne prouvera en rien que d’autres doivent l’être aussi.
Restons au niveau qui occupe prioritairement la CD, les relations interindividuelles : toutes les généralisations sont à bannir. Le cédiste continuera à généraliser à partir d’un petit contingent de faits, mais s’il le sait, et s’il n’accepte plus de suivre aveuglément ce que son esprit lui présente comme des vérités, il fera un pas en avant vers la résolution d’un grand nombre de ses problèmes. Il apprendra à se méfier de lui-même. Il se servira des indices de la Sémantique Générale de Korzybski, en finissant ses phrases par les formules rituelles du type : " Pour autant que je sache, ici et maintenant, quoique... ". Il pensera toujours que les antillais sont dragueurs, mais restera ouvert à des expériences pouvant lui donner tort.
Un des premiers travaux que nous demandons aux élèves en CD désireux de changer, est de lister leurs principales généralisations. Il est normal d’en trouver quelques dizaines, mais au delà d’un certain nombre, le travail de changement sera difficile. Plus on rencontre de sujets sur lesquels on généralise, plus la coquille sera dure, plus il sera difficile de changer. Les généralisations sont des opinions solidifiées, auxquelles on tient, car on a l’impression qu’elles font partie de notre moi ; elles nous retiennent à la maison chaque fois que l’on veut sortir.
Comment lutter contre les généralisations ? D’abord, il faut les démasquer, les débusquer, et leur faire la chasse. Comment ? En listant, pour chacune d’elles, l’ensemble des faits concrets qui sont à l’origine de celles-ci. Je pense que les antillais sont dragueurs. Mais, combien d’antillais ai-je connus dans ma vie, en position de draguer ? N’ai-je pas eu le spectacle d’antillais qui ne draguaient pas ? Et mon ami Marcel, ne drague-t-il pas tout autant ? En faisant ce tour d’examen, le plus complet possible, en intégrant dans ma connaissance des personnes que je juge, ce que j’ignore ou pense ignorer d’elles, je serai surpris du petit nombre d’événements concrets justifiant l’opinion, et encore plus de rencontrer des événements concrets allant à l’encontre de l’opinion généralisante que je professe et que j’avais tout simplement oubliés de voir.
Après avoir listé les principales généralisations qui composent nos opinions, nous nous attaquons particulièrement aux généralisations " abusives ", celles qui nous limitent dans l’action, voire nous empêchent carrément d’agir. Plus notre carte mentale est remplie de concepts et d’opinions généralisantes, plus il nous sera difficile d’agir, car nos croyances sont comme des tapis dans lesquels nous nous prenons les pieds dès que l’on avance. C’est un des aspects sur lequel Korzybski ne s’est pas beaucoup penché, l’idée que plus la Carte est volumineuse, plus le Territoire est rabougri. Comme on voit de ces hommes dont la culture est essentiellement livresque, être quasiment empêchés d’agir par cette culture même. On peut presque tout apprendre dans les livres sauf l’odeur de la rose, et la douceur de la peau de nos petites amies. Cela me rappelle le personnage d’un film qui avait tout appris dans les livres, à qui l’on dit : " Tu sais, on n’apprend pas tout dans les livres ", et qui répond : Je sais, j’ai lu ça dans un livre aussi ".
Tout notre apprentissage consiste à donner au débutant en CD, des outils lui permettant de se détacher progressivement de ses opinions généralisantes, et de les remplacer, soit par rien du tout, soit par de nouvelles programmations comportementales, non accompagnées d’opinions, des morceaux de territoire sans carte.
Ainsi, une fois repérées les croyances généralisantes, et les expériences concrètes qui les justifient ou qui les infirment, l’élève en CD s’exerce dans des actions concrètes allant à l’encontre de ses opinions et croyances. Comme comportements et concepts semblent tenir beaucoup à être cohérents entre eux, les croyances finissent par céder devant des expériences manifestement contraires. A quelqu’un trop attaché à l’hygiène corporelle (deux douches par jour, brossage de dents avec sa " propre " brosse à dents...), nous demandons de faire une randonnée - s’il est randonneur- où il lui sera impossible de se laver correctement. La croyance fonctionne comme une obligation ou, côté pile, comme une interdiction : " Il faut... ou il ne faut pas ". La croyance dit : " Il est indispensable de se laver tous les jours ", et l’expérience dit " Tu vois, tu n’en meurs pas ". En répétant les expériences, la croyance finit par céder ; c’est un rapport de force entre les niveaux du Territoire et de la Carte.
Mais attention, la CD ne prétend pas remplacer une quelconque idéologie ; nous n’avons pas à guider nos élèves vers un chemin plutôt qu’un autre. Nous n’obligeons personne à adopter des croyances particulières, sinon celle selon laquelle la CD peut leur être utile. S’ils pensent le contraire, ils peuvent aller chez le psychanalyste qui leur remplira la carte mentale et leur suggérera quelques milliers de problèmes nouveaux dont ils ont oubliés de souffrir.
C’est l’élève en CD, et lui seul, qui décide de la nature de ses changements. Si la façon dont fonctionne une de ses relations, dans des cas précis, ne le satisfait pas, nous l’aidons à résoudre ce problème qui est souvent plus simple qu’il ne le croit. Il nous est arrivé de rencontrer des cédistes débutants totalement satisfaits de leurs relations ; dans ce cas, nous n’avons aucune utilité auprès d’eux.La CD peut se considérer, nous l’avons vu en introduction, soit comme une boîte à outils, soit comme une méthode de vie, ou une nouvelle épistémologie (celle de la sémantique générale et du zen). Chaque élève se situe au niveau qui lui convient.

 

4.3. La non-explication

 

Là encore, nous n’avons pas l’intention de répéter ce qui a été dit dans d’autres livres. L’explicationite aiguë est une vraie maladie de l’esprit. Nous la condamnons au nom de plusieurs principes de base. D’abord au nom de la preuve scientifique : il est bien rare qu’une explication ait valeur de preuve ; ensuite, au nom de l’innovation dans la mesure où le fait même de trouver une explication à un problème nous empêche d’en chercher la solution ; enfin, au nom du Territoire, car, à ce niveau tout est description, rien n’est explication.
Examinons maintenant quelques raisonnements faux entraînés par le besoin permanent et aigu de tout expliquer.
"Quand l'événement B a tendance à se produire après l'événement A, alors on peut dire que l'événement A est la cause de l'événement B"
C'est ainsi que nous raisonnons habituellement, sans nous en rendre compte. Mais c'est un raisonnement faux.
Nos raisonnements ne traitent que le flou ; ici, le mot important dans la proposition est a tendance. Car que peut-on dire quand l'événement,  parfois suit et parfois ne suit pas A ? Sinon, que, parfois A est la cause de B, mais pas toujours. Mais, alors, il ne faut pas en rester là,  il faut expliquer, puisque l'on s'est positionné dans un monde de l'explication, pourquoi, A n'est pas toujours la cause de B. Je digère mal et je suis malade parce que j'ai mangé trop de chocolats ; alors pourquoi l'autre jour n'ai-je point été malade, après avoir mangé toute la boîte ?
Le principe de causalité dirige une très grande partie de nos raisonnements, et nous pouvons dire, du point de vue de la CD, qu'il empoisonne toute notre société. Il pose plus de problèmes qu'il n'en résout, ce que nous allons essayer de montrer maintenant.
La difficulté d'extraire de notre esprit, - comme on extrait une dent cariée, - le principe de causalité, vient en partie du fait qu'il nous semble inné ; les enfants ne passent-ils pas leur temps à demander : Pourquoi ? Les réponses aux questions Pourquoi, rassurent, et quand on ne sait pas le pourquoi d'un événement, il suffit de l'inventer et d'oublier aussitôt que nous venons de l'inventer.
Les questions que nous nous posons, en jetant un regard froid sur ce principe handicapant seront de plusieurs natures : logiques d'abord, pragmatiques ensuite, et nous chercherons en quoi le principe de causalité peut améliorer ou troubler les relations humaines, ce qui est le sujet unique de notre préoccupation.
Sur le plan logique, on ne peut, semble-t-il parler de causalité que dans les cas de figures où A est toujours suivi de B, et que B ne peut se produire sans A précédemment. Ce cas est celui où nous trouvons une bijection entre l'ensemble des causes et l'ensemble des effets. Par exemple, si je mets ma main sur une source de chaleur, je me brûle (au delà d'un certain degré), et si je me brûle, c'est toujours parce que j'ai posé la main sur une source de chaleur trop forte. Ca marche dans les deux sens. Cela correspond à la formule : il faut et il suffit.
On voit tout de suite que, rares sont les événements de la vie quotidienne, auxquels nous pouvons appliquer ce principe de raisonnement logique. Il semble que la plupart des cas où nous pouvons trouver de vrais rapports causes-effets, appartient  à ce que Palo Alto désigne comme appartenant au monde de la réalité de premier niveau, c'est-à-dire à des phénomènes physiques et observables. Bien que là encore, il soit possible de chicaner, car nous ne nous brûlons pas tous au même degré, et la ménagère habituée à transporter des plats brûlants que nous ne pouvons même pas toucher nous transporte aussi d'admiration. Mais, il suffit de changer la quantité de chaleur, pour que la proposition reste valable : tout le monde finit par se brûler, même ceux qui ont une peau de cuir.
En dehors de ces cas-là, toute résolution de "problèmes" à l'aide du principe de causalité sera considérée par nous comme une forme de nouvel obscurantisme, et aussi une façon bien habile de tromper les gens, quand cette méthode est utilisée par ceux qui ont le pouvoir. Se servir du principe de causalité pour expliquer les phénomènes de société, c'est-à-dire la vision même de ceux qui expliquent, est un stratagème du pouvoir utilisé en permanence. Nous en trouverons quelques exemples en médecine ou dans les processus de fabrication des lois.
Abuser du principe de causalité, c'est se servir d'une concomitance plus ou moins permanente entre deux événements pour en conclure à un rapport de cause à effet, et renfermer par là même, ceux qui auront la bêtise de me croire.
On connaît l'exemple cité par Watzlawick du martien qui arrive sur terre et tombe à côté d'une palissade. Il regarde entre deux lattes de la palissade, et voit passer et repasser un chat,  mais il ne sait pas ce qu'est un chat, il voit d'abord quelque chose de rond muni de choses fines et de deux yeux (mais il ne sait pas que ce sont des yeux) qui le regardent, puis, ensuite, il voit quelque chose de long, fait apparemment de la même matière que la première, et qui se tient recourbé. Il en conclut, après plusieurs passages du chat, et avec ses propres mots que je ne retranscrirai pas ici, que : la tête est la cause de la queue.
Cet exemple semble tiré par la queue ou par les moustaches, parce qu'il fait intervenir le martien. Mais point n'est besoin d'aller si loin, les martiens sont nombreux dans les écoles, les cabinets de médecins, les entreprises, les familles et les cabinets de ministres.
Quelques exemples de fausse causalité : les explications de tous les mouvements sociaux (les causes de la révolution française, de Mai 68...), les explications des maladies (le cholestérol et les accidents vasculaires, le stress et l'ulcère...), les explications des accidents de la route (la vitesse, l'alcool...), les explications de la réussite ou de l'échec d'un produit, des raisons pour lesquels un vendeur ne réussit pas bien...
La gravité du principe de causalité, est qu'il crée un lien incassable entre deux événements, deux opinions, deux concepts. Il crée dans notre esprit une association verbale qui fera figure de vérité. Il crée de l'esclavage, et tisse, dans notre esprit, une vraie toile d'araignée faite d'images et d'idées reliées entre elles par ce rapport définitif ; si bien qu'il devient impossible de modifier quoi que ce soit dans nos croyances sans remettre tout en question. C'est pourquoi l'on trouve bien plus confortable de ne rien remettre en question.
Le principe de causalité, tel que nous l'utilisons dans notre société, de façon abusive, nous empêche d'évoluer. Si A est la cause de B, alors, non seulement on a trouvé la réponse à nos questions, mais encore, cela devient une hérésie de vouloir modifier B, éviter B, sans, d'abord corriger A. Et comme, souvent A appartient au passé et qu’on ne peut plus le modifier, on en arrive vite à la conclusion évidente : il n’y a rien à faire. C'est le raisonnement qui tue, et que l'on trouve en médecine ou en psychanalyse. Puisque vos maux sont des symptômes (effets) dont la cause est à chercher ailleurs (plus loin, plus profond, plus avant...), alors, tout traitement symptomatique sera considéré comme superficiel, temporaire et inefficace.
Un exemple simple se trouve dans la croyance quasi-générale (jusqu’à ces dernières années où l’on vient de découvrir l’existence d’un agent microbien) que l'ulcère ne peut provenir que de deux causes : le stress ou la nourriture trop épicée. On dit que ce sont les causes reconnues de l'ulcère, qui, devient par là, une maladie de l'environnement, presque évitable. Vous formez votre ulcère et allez consulter : tous les médecins, ainsi que votre entourage, en chercheront la cause, soit dans votre nourriture (" Si tu ne mangeais pas autant de piments ") ou dans votre mode de vie (" Si tu travaillais moins "). Manque de chance pour nos terribles explicateurs : vous ne mangez pas épicé, et vous menez une vie tranquille de fonctionnaire. Qu'à cela ne tienne, comme l'a dit (à peu près) Einstein : quand les faits donnent tort à la théorie, c'est que la théorie est mal comprise, ou que les faits ne sont pas bien observés, car la théorie, selon lui, est ce qui permet d'observer les faits. Donc, la théorie a toujours raison. Dans notre cas, il suffira de dire que vous êtes " un faux calme " et qu'au fond de vous, le stress vous ronge, et le tour est joué. Vous n'aurez jamais raison contre la science, même si celle-ci reste impuissante à expliquer pourquoi des milliers d'hommes, qui vivent une vie infernale de capitaines d’industries et courent d'un avion à l'autre, ou les milliers d'autres qui mangent leurs piments au petit-déjeuner, n'ont pas d'ulcère, et que notre vieille tante qui ne mangeait que des légumes à l'eau, en a fabriqués plusieurs.
Les savants et leurs vulgarisateurs, vous expliqueront qu'il ne faut pas raisonner ainsi, que leur conception de la causalité est celle d'une causalité probabiliste, qu'il n'est pas sûr que vous fassiez un ulcère en mangeant pimenté, mais que si vous mangez pimenté, vous aurez plus de chances, statistiquement, d'en faire un.
Attention au piège, ne vous laissez pas attraper par celui-ci. Même si on est habitué, par nos journaux et l'école, aux explications probabilistes, ce ne sont que des déguisements de preuves. Outre le fait que la plupart des probabilités que l'on nous montre, ont des visées politiques et ont été fabriquées de façon insuffisamment scientifique, il ne faut pas se mettre à croire qu'il s'agit là de preuves. Car, dire, par exemple que 5% des hommes mangeant pimenté font au moins un ulcère dans leur vie, alors qu'ils ne sont que 3% dans la population ne mangeant pas pimenté, ne constitue nullement la Preuve que c'est la nature de leur alimentation qui a entraîné la création de l'ulcère. Et c’est encore moins la preuve que vous, vous allez développer un ulcère. (Voir Cours 8)
Sans compter que les populations statistiques peuvent être étudiées sous un millier d'angles différents : par exemple, en étudiant les deux échantillons on peut s'apercevoir que la population 1 comporte 15% de gauchers contre 7% dans la population 2. Donc, les gauchers ont plus souvent d'ulcères que les droitiers ? (il s'agit d'un exemple fictif, bien sûr). Il s'agit bien d'un fait, si la population est statistiquement représentative, or, le fait d'être gaucher ne sera jamais perçu par nos savants comme une cause possible de l'ulcère. Alors, pourquoi la nourriture et non pas le fait d'être gaucher, sinon, parce que la nourriture pimentée figurait auparavant, avant l'étude, comme explication probable des ulcères ? Où l'on voit que les résultats d'une étude, la plus objective possible, n'est que le reflet des opinions préalables du savant qui la mène, et cela, parfois, en toute bonne foi.
Les exemples de cette nature sont extrêmement nombreux en médecine et en politique, comme nous l'étudierons dans des prochains ouvrages.

Note : restent un certain nombre de questions à traiter à propos du principe de causalité, un des principaux axiomes de notre mode de raisonnement : qu'est-ce qu'une preuve ? Peut-on parler d'événements sans cause aucune ? Comment traiter les phénomènes ayant une multitude de causes ? Et comment apprendre à dire, quand on ne sait pas de façon sûre : je ne sais pas. Prendre des exemples variés : accidents de la route, médecine, commercial... Autre question fondamentale dans le cadre d'une nouvelle épistémologie : le principe de causalité est-il nécessaire ? Ne vaut-il pas mieux décrire qu'expliquer ? Une bonne description ne vaut-elle pas en même temps une explication complète ? Ne peut-on se contenter de la cooccurrence ; et si A et B étaient simplement des amis, qui ont l'habitude d'aller ensemble ?
Ne pas oublier de montrer que toute explication à l'aide du principe de causalité, fait correspondre un ou des faits du Territoire, avec des Concepts abstraits de la Carte, alors que toute description est un ensemble de phénomènes rassemblés en un processus, appartenant au même niveau d'abstraction, comme l'exemple de la brûlure. Un langage descriptif sera donc plus facilement un langage du Territoire.

 

 

4.4. La non-idéalisation

 

Vivre dans le monde de la Carte, nous l’avons vu, comporte quelques dangers, entre autre celui de nous éloigner du monde concret, et de nous faire perdre nos compétences en matière de savoir-faire relationnel. Mais ce n’est pas tout, le monde de la Carte possède un piège : il n’est, en apparence, inoffensif. On peut jouer avec les concepts, ils ne nous mordront pas, ils ne nous casseront pas la figure. Gare aux philosophes qui vont vérifier leurs idées sur le terrain.
C’est ainsi qu’au fil des siècles, nombreux furent les philosophes et les poètes à inventer des mondes utopiques. Aucun fait ne résiste à la plume. On peut aller jusqu’à dire que, dans notre culture occidentale, les plus grandes idées ont germé dans les esprits des terribles utopistes, " terribles simplificateurs ", qui, " les yeux pleins d’étoiles " comme le dit Watzlawick, nous ont tricoté une montagne de problèmes dont on est aujourd’hui incapables de sortir.
Les plus grands utopistes, je les ai déjà dénoncés dans le premier Art de manipuler (1978), ils se nomment : Jésus, Rousseau, Freud, Marx. Et l’on pourrait ajouter Aristote, Descartes et quelques autres. La mélasse qui nous englue l’esprit et qui nous amène régulièrement à compliquer ce qui est simple, c’est à ces gens-là que nous le devons. Petits génies de la Carte, mais tous handicapés de la relation. Car enfin, Jésus a échoué, son père l’a abandonné paraît-il ; Rousseau ne nous a pas montré l’homme naturel ; Marx nous a décrit des événements qui ne se sont jamais produits ; Freud n’a jamais prouvé le moindre rapport entre ses élucubrations et la vie telle qu’elle est. Quant à Descartes, il nous a appris, après Aristote, que, justement, la pensée dirige et doit diriger tout, y compris les actions concrètes, et que le monde est composé d’idées séparées et distinctes. Tous ces maîtres à penser, véritables criminels de l’humanité, ont en commun un point fondamental : la Carte doit diriger le Territoire. La Carte c’est la Morale du Bien et du Mal pour l’un, la Raison ou la Nature pour l’autre, la Justice pour un autre ou encore l’ Inconscient pour le dernier. Ils ont inventé les devoirs de philosophie.
C’est grâce à eux - ou par leur faute - que, maintenant, nous avons bien du mal à faire comprendre à nos élèves en CD, à quel point tous ces concepts abstraits, non seulement ne servent à rien, mais encore leur sont nuisibles. Toute formation CD commence par un nettoyage complet de l’ancien esprit ; il faut nettoyer les écuries rationnelles et morales avant de pouvoir y loger nos méthodes.
Nos grands penseurs ont inventé l’idée de progrès, l’idée selon laquelle, plus les siècles passeront, plus nous nous approcherons d’une ère idéale. C’est une idée en perte de vitesse en ces temps de pessimisme ; aujourd’hui, la plupart des gens semblent croire que les lendemains qui chantent sont remis sine die. Mais c’est une idée qui reste pernicieuse, car elle garde toute sa force dans nos actions quotidiennes. En effet, dans notre couple, dans nos relations avec nos enfants, ou avec nos patrons, nous gardons présent à l’esprit, l’idée de relations " idéales ", et nous souffrons de ne point pouvoir les matérialiser.
L’idéalisme n’est pas mort, et il convient de lui faire la chasse, comme nous le faisons aux généralisations et aux explications.
Ici, attention aux dualismes. On nous dit parfois : vous prônez le pessimisme. Ce n’est pas parce qu’on déclare nuisible une idée que son contraire est à promouvoir ; ceci est encore une vue dualiste. Nous pensons qu’il est temps d’améliorer nos relations quotidiennes en utilisant des outils en bon état et efficaces. Qui voudra bêcher son jardin avec une bêche cassée ? Ou pire, avec une brosse à dents ? C’est pourtant ce que nous faisons dans notre jardin-esprit. Mais, améliorer les relations avec nos partenaires ne nous obligent pas à poursuivre un but " idéal ". Toute amélioration concrète est un petit pas, qui en amène un autre. Dans quel but?  Dans le but de cette amélioration elle-même.

 

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